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sandra.breton@free.fr
Dimanche 9 avril 2006 7 09 /04 /Avr /2006 21:57


Sur le Pont Mirabeau,

Je l’ai vu se pencher,

Frêles comme des roseaux

Ses mains se sont posées

Dans l’anfractuosité

Du parapet bleuté

Sous l’infime lumière

D’antiques lampadaires.

 
Me voilà mes amies,

J’ai quitté mon habit

Pour rejoindre sans bruit

Votre foule de pluie.

 
Avant j’étais humaine

Et je n’avais de cesse

De guetter l’eau du ciel

Pour atteindre l’ivresse,

Et quand au bout du doigt

J’attrapais une proie,

Aussitôt inondée

Je n’étais plus qu’ondée.

 
Me voila mes amies

J’ai quitté mon habit

Pour rejoindre sans bruit

Votre océan de pluie.

 
Quand à perte de vue

Se déployait la mer,

Mon cœur était en crue

De vagues nourricières,

Et quand du bout du pied

Je touchais l’eau salée,

Au creux de tous mes os

Je n’étais plus que flot.

 
Me voila mes amies

J’ai quitté mon habit

Pour rejoindre sans bruit

Votre cacophonie.

 
Votre doux clapotis

Qui perlait sur un toit,

Votre écho assourdi

Au fond d’un puits étroit,

Faisaient vibrer mon âme

Et rendaient mélomane

Chaque goutte de sang

Qui frappait mes tympans.

 
Me voila mes amies

J’ai quitté mon habit

Pour rejoindre sans bruit

Vos senteurs infinies.

 
Votre parfum de terre,

Quand l’été est mouillé,

L’eau croupie des gouttières,

Que l’on vient à vider,

Etaient autant d’odeurs

Que mon corps, voleur,

S’évertuait  à glaner

Pour les collectionner.

 
Me voila mes amies

J’ai quitté mon habit

Pour rejoindre sans bruit

Vos saveurs inouïes.

 
Vos bulles qui s’éclatent

Sur mon palais désert

Et jouent à l’acrobate

Sur les dents de l’amer,

Se faisaient langoureuse

Sur ma langue râpeuse

Avant de se noyer

Dans mon corps tout entier.

 
Me voila mes amies

J’ai quitté mon habit

Pour rejoindre sans bruit

Votre éternelle vie.

 
Sur le Pont Mirabeau,

Je l’ai vu se pencher,

Frêle comme un roseau,

Elle s’est laissée couler

Vers les eaux assombries

De la Seine endormie.

Tu vois, j’avais juré

De ne rien empêcher.

 
Te voila mon amie

T’as quitté ton habit

Pour rejoindre sans bruit

Tes compagnes de pluie.

 


 

 

Par Sandra Breton - Publié dans : des mots montés du murmure intérieur...
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Samedi 8 avril 2006 6 08 /04 /Avr /2006 22:37



Il se lève, un peu hésitant, serre très fort contre son blouson en cuir un petit carnet à spirales tout corné. C’est un grand maigre au visage poupin et pâle tavelé de tâches de rousseur. Il s’avance avec lenteur dans l’allée centrale, comme un élève un peu gauche volontaire au tableau, ses grands yeux sombres baissés vers le sol de carreaux en terre cuite. Il se glisse derrière l’autel et le vieux curé, voûté dans sa soutane, l’invite, une main amicale sur l’épaule, à s’approcher du micro. Alors, il lève enfin les yeux, observe quelques instants les fresques murales ocre rouges puis les baisse à nouveau vers le premier rang où tous les regards sont braqués vers lui. Des yeux rougis, des joues creuses, des mains fripées qui se tordent sur des sacs à mains ou des mouchoirs à carreaux. Dehors, les oiseaux se sont tus. Il commence à pleuvoir, enfin.  

IL ouvre son carnet et le lisse du plat de la main. Le silence s’efface sous l’estompe de ses doigts.

« J’ai longuement hésité à vous écrire ces quelques mots, encore plus à me lever pour vous les lire… » Il déteste sa voix, larmoyante, elle n’aurait pas aimé. Alors, de nouveau, son regard s’égare vers le mur du fond où un vitrail se découpe près de l’esquisse d’une roue figurant l’enfer. Dehors, le ciel lourd, abandonné sur le parvis, s’est enfin déchiré et des gerbes d’eau puissantes à présent viennent s’écraser fugacement contre son ogive. Il s’est tu pendant l’intermède pluvieux puis ses mots s’écoulent, mus par la fluidité de l’eau, comme libérés de leur carcan de papier.

« … Mamée, je l’ai rencontré, il y a quelques semaines seulement, un lendemain d’orage, justement. C’était un vendredi en début de soirée, et comme tous les vendredis, j’avais rendez-vous avec des amis, des musiciens avec qui je répète dans un petit local près d’une forge. J’étais en avance ce soir-là et il faisait de nouveau très chaud sous le soleil qui avait repris ses marques. J’ai donc traversé la route pour aller m’asseoir à l’ombre, dans le Jardin Public, tout là-haut, près des grands chênes verts. Le chemin était raviné, troué çà et là des flaques de la veille. Un chemin gruyère, m’a dit Mamée plus tard…J’étais donc assis sur un banc, ma basse à mes pieds, et je goûtais le silence du soir avant la longue séance de répétition qui m’attendait, quand je l’ai vu qui montait vers moi : Une petite vieille toute pimpante, toute menue dans un imperméable turquoise, Elle grimpait l’allée lentement, le regard rivé au sol qui semblait en balayer chaque centimètre carré. Puis elle repérait une flaque par-dessus ses lunettes, trottinait jusqu’à elle, prenait de l’élan et sautait dedans à pied joint, avec à chaque fois un petit sourire gourmand qui flottait sur ses lèvres. Elle portait un chapeau de pluie, un truc un peu désuet, bleu marin, accordé avec ses bottes en caoutchouc. Elle avançait lentement, méthodiquement, comme si une main invisible guidait un stylo Bic bleu de point en point pour l’abreuver à des encriers brunâtres. Et moi, le soleil dans les yeux, je ne perdais pas une goutte de son drôle de petit manège. Ce n’est pas tous les jours que l’on surprend une vieille femme, seule, s’adonner à des plaisirs enfantins. Mais ce qui m’étonnait c’était cette absence de spontanéité si caractéristique aux enfants justement. Elle ne cueillait pas l’eau le nez au vent, elle suivait sa trace, avec logique et obstination, comme si elle était en proie à un T.O.C. J’en étais là de mes réflexions quand je l’ai vu qui s’approchait de mon banc. Elle avait l’œil malicieux braqué sur une flaque d’eau tout près de ma basse, puis elle a relevé la tête vers moi. J’ai froncé les sourcils, l’air faussement sévère. Elle s’est finalement assise à l’autre bout du banc, avec une petite moue boudeuse et l’ombre fugace d’un regret au coin des yeux. On s’est regardé et on a éclaté de rire.

C’est comme ça qu’on s’est rencontré : deux sourires au dessus d’une flaque d’eau.

Puis, elle m’a dit :

- J’ai vaguement l’air ridicule dans cet accoutrement, vous ne trouvez pas ? C’est la seule concession que j’ai faite à mon médecin pour qu’il m’autorise encore à baguenauder sous la pluie. Enfin là franchement, j’aurai pu éviter la panoplie, a-t-elle ajouté, en regardant le soleil et en commençant à se déshabiller.

C’est vrai qu’elle était bien plus jolie en dessous avec sa petite robe à fleurs. Mais avec ses bottes, c’était quand même tordant.

Alors, je lui ai rétorqué :

- Vous savez, le mieux serait de ne pas sortir du tout sous la pluie…

Elle m’a répondu, outrée :

- Voulez-vous me faire mourir, jeune homme ? Si vous me privez de ce p’tit plaisir, autant m’enfermer tout de suite dans une maison de vieux !

C’était bien la première fois que je rencontrais une retraitée qui ne se plaignait pas des caprices météorologiques de nos contrées du nord de la Loire. Et comme un écho à mes pensées, elle a continué :

- Oui je sais ce que vous pensez, ce n’est pas très courant de tenir ce genre de discours. C’est ce que me dit mon médecin à chaque fois…De nos jours, la pluie est vilipendée : mauvais temps, sale temps, temps de chien…Et bien moi, je le revendique haut et fort : j’aime l’eau. La salée, la douce, la grande bleue, mais surtout la petite grise qui tombe comme un rideau, la première perle au bout des doigts, celle qui s’écrase au creux de la main tendue, celle qui brouille les verres des lunettes. Les flaques terreuses, l’alchimie puissante de la sécheresse et de l’averse, le ruissellement du caniveau, le bruit du pneu sur l’asphalte mouillé… Depuis ma plus tendre enfance, je charrie l’étrange impression que ma vie ne fait qu’un avec cet élément. Que je la touche du bout du pied, du bout du doigt, de tout mon corps, que je la goûte du bout des lèvres, du bout des dents, de toute ma langue, que je la sente jusqu ‘à l’ivresse, après l’averse sur la sécheresse, que je l’entende en clapotis, ou assourdie, au fond d’un puits, que je la vois trait d’horizon ou petits points d’exclamation, et aussi sec, je suis aqueuse.  C’est étrange, cette sensation, vous ne trouvez pas ?

Je ne savais pas trop quoi lui répondre en fait, elle me prenait au dépourvu. En la voyant tout à l’heure patauger comme une petite môme, je croyais avoir rencontré une femme qui luttait contre le naufrage de sa vieillesse en plongeant dans ses souvenirs d’enfant insouciante, ou bien la boute en train du club du troisième âge. Et voilà que je me trouvais nez à nez avec un drôle de personnage qui maniait l’ironie aussi bien que la poésie. Et tandis qu’elle continuait à soliloquer sur sa passion aquatique, sur le nombre indécent de chaussures qu’elle avait bousillées tout au long de sa vie, sur ses fréquentations assidues des cabinets médicaux, les lendemains d’orage, quand la veille elle avait dansé tout le jour sous la pluie, tête nue, cheveux dégoulinants, vêtement collés au corps, moi je songeais sans arrêt à la beauté et à la musicalité de la longue phrase qu’elle venait de prononcer. J‘avais mon petit carnet à spirales qui me démangeait dans la poche arrière gauche de mon jeans. Je n’y avais rien écrit depuis des jours, avec cette canicule qui nous rendait tous dingues ou complètement amorphes. Mais là, ses mots, comment dire ? Il bouillonnait en moi, et je n’avais qu’une envie : en faire taire l’écho dans ma tête en les couchant sur le papier. Alors j’ai tout déballé : mon groupe de musique, nos répétitions qui s’attardaient au coin de la forge, les chansons à écrire, mes nuits entières au chevet des mots, à la recherche de leur sonorité, et puis le jour l’esprit qui s’égare trop souvent vers son murmure intérieur, qui peine à se raccrocher à mes travaux forcés. Et puis le doute, la feuille blanche, les ratures, l’envie de tout jeter, de tout arrêter, de faire semblant de vivre comme tout le monde sans cet impératif épuisant de toujours tout vouloir tisser sur le papier. Et puis ses mots, justement, qui me donnait soif, que j’avais soudain envie de happer, là maintenant, de la pointe de mon stylo…

C’est comme ça qu’on s’est retrouvé tous les deux penchés sur mon vieux carnet à spirales, à essayer de retranscrire au mot près sa longue tirade, tirant la langue, riant de nos hésitations, soudain complice de l’instant dont nous voulions noircir le papier. Sitôt griffonné le mot aqueuse, Mamée a relevé la tête et a examiné l’ensemble comme un puzzle reconstitué. Je l’ai vu songeuse tout à coup. « C’est ça, c’est tout à fait ça, c’est exactement ce que je ressens ». C’est à ce moment là que j’ai pris conscience du fond, caché en filigrane sous le rythme des mots. Et j’eus soudain l’impression de découvrir un texte nouveau, inconnu, comme si je ne venais pas de l’écrire, cinq minutes plus tôt.

Je lui ai alors demandé si elle avait déjà pensé à consulter un médecin à ce sujet. Elle m’a ri au nez, vous vous en doutez bien, vous qui la connaissiez certainement mieux que moi. « Ah jeune homme, me répondit-elle, mon médecin personnel est un vieil amant ! Pensez bien que son avis médical ne vaut pas grand-chose ! A chacune de nos rencontres, il ne manque pas de louer mon éternelle source de jouvence et mon imagination débordante. Sauf que lui parle au figuré et que moi je le vis en propre. Non, croyez-moi, la médecine ne peut rien pour moi…Oh, j’ai bien essayé de consulter des psys également, en variant les terminaisons sur leurs plaques dorées. En vain ! Le dernier d’entre eux, amusé par mon débit, eut même l’audace de me demander si j’étais libre pour les vingt prochaines années ! Non, personne ne me prend au sérieux… »

Elle souriait mais son sourire était démenti par une certaine lassitude dans le regard. On aurait dit un clown malade, résigné de ne pouvoir convaincre le corps médical de la gravité de son mal par d’inconcevables symptômes.

Mais comme toujours, malheureusement, le temps était ligoté à nos poignets. Un vague coup d’œil au mien et je dus la quitter à contrecœur pour aller rejoindre mes amis ; J’avais ses mots au fond de ma poche, au fond de ma tête, prêt à jaillir sur le papier, couplet, refrain, couplet. Et la promesse de se revoir, la semaine suivante, au même endroit. Ma basse sur l’épaule, je franchissais les grilles du jardin public quand je l’ai entendu crier d’en haut, depuis notre banc :

- Au fait, je m’appelle Simone, Simone Fontaine, la bien nommée, mais tout le monde m’appelle Mamée.

J’ai donc rejoins mes amis ; Ils m’attendaient dans l’antre que nous prête Patrice, notre ami ferronnier. Attisée par la chaleur de la forge attenante, l’irritation du groupe à mon égard fut palpable dès mon arrivée : regards maussades, mains moites, ton froid empâté dans des bouches assoiffées. Il faut avouer que j’étais sacrément en retard. J’ai sorti mon petit carnet à spirales comme un mot d’excuse imparable qui n’a malheureusement convaincu personne. J’étais déçu de leurs réactions, mais je crois que je gardais surtout jalousement l’enthousiasme de cette rencontre fortuite, comme un petit jardin secret baigné d’une aura liquide.  Nos répétitions reprirent, du Jazz Rock Fusion à la française, martelé par les sons sourds de Patrice, à côté, comme un écho, temps, contretemps, temps, à notre embrasement musical désaccordé ce soir-là. Finalement, nous nous sommes séparés très tôt, bien plus tôt que d’habitude. Nos doigts gourds pesaient sur nos instruments et nous commencions tous à maudire Jeff, notre batteur, qui nous avait déniché cette planque chauffée gratis ; Une aubaine cet hiver, un enfer pour les mois à venir. J’en venais presque à regretter les bonnes vieilles caves humides et froides de nos débuts, bien loin de la fournaise de notre actuelle annexe des flammes. Et puis, j’avais l’esprit ailleurs, il faut bien le dire. Avec cette soif qui me tenaillait la gorge et le bruit vaporeux et lointain de la pince trempée de Patrice, tout me ramenait à mon petit mirage en botte, Mamée Fontaine, la bien nommée.

Au cours de la semaine qui suivit, j’ai esquissé une chanson, un refrain, quelques couplets, un petit pavé compact de rimes mouillées.  Mais mes mots me semblaient bien en deçà de ceux de Mamée. Je bouillais d’impatience de la revoir.

Le vendredi suivant, j’arrivais en avance exprès cette fois-ci. À peine franchie l’entrée du Jardin public, je l’ai aussitôt aperçu, fidèle au poste. Elle était vêtue d’une robe parme et d’un chapeau assorti. C’est fou ce qu’elle était coquette, quand j’y pense.  En contrebas de notre banc ombragé, elle était assise en tailleur près du bassin à poissons rouges, derrière les barrières réglementaires, une main plongée dans l’eau trouble. Le temps de grimper vers elle, sous le soleil caniculaire, et j’étais en nage. Elle m’a vu, m’a souri et m’a invité à venir la rejoindre sur l’herbe : « Alors, jeune homme, et cette chanson ?  Venez un peu me rafraîchir, j’en ai bien besoin..». Elle m’attendait, elle aussi, elle avait pensé à moi et brandissait par pudeur notre prétexte de retrouvaille. Oh, je peux bien parler d’amour, à présent qu’elle n’est plus là, comment expliquer notre émoi autrement… Mais c’est trop tard aujourd’hui, c’était déjà trop tard ce jour-là pour nos deux vies que plusieurs générations séparaient.  Alors, tout plana entre nous, à chacune de nos rencontres…Mais c’est délicieux …aussi. Pour en revenir à notre chanson, donc, je lui fis lire mon brouillon, quelques bribes de vers épars, qui s’égayaient telle une vague sur le papier.

- Pas trop mal pour un premier jet, m’a-t-elle répondu, mais moi, j’ajouterais…Vous permettez ? ».  Je permis, je n’attendais que ça, en fait !

Le reste de l’après-midi fut consacré à la réécriture de notre chanson, à la mise en mot de ses sensations. A chaque mot posé, soupesé, déplacé, rayé ou souligné, Mamée relevait la tête, fermait les yeux, laissait affluer ses ressentis d’eau. D’une main, elle tenait le stylo, de l’autre, elle puisait l’inspiration au fond du bassin, comme un procédé très personnel de vases communicants. Abreuvée à la source, elle se laissait inonder puis distillait par petites touches des lettres bien rondes comme sa voyelle cerclée. Parfois, plus rarement, jaillissait de sa main un flot de mots torrentiel. De temps en temps, lorsque la page était noyée et que l’ensemble devenait imbuvable, je mettais un peu mon grain de sel. J’ajoutais, là, un pied (mouillé, ça nous fit bien rire !), modifiais ici une rime (mal arrimée, cela va sans dire !).

Mais comme toujours, dans ces moments d’intenses créations, le temps, malin, se raccourcit. Et cette fois-ci pas question d’arriver en retard à mon second rendez-vous brûlant, au coin de la forge. Je recopiais tout d’une main fiévreuse sur une feuille vierge de mon carnet, l’arracha de ses spirales et la tendis à Mamée. Chacun réfléchirait de son côté, rendez-vous fut pris une semaine plus tard pour confronter nos deux versions. Les prunelles de Mamée brillaient comme celles d’une gamine éblouie par un nouveau jouet. Comme je quittais le parc, je me retournais : elle s’était déjà replongée dans son flot de mots, le crayon levé, prêt à fondre sur la vague.

Une semaine plus tard, même endroit, même heure, Mamée m’attendait vêtue d’une jolie robe à fleurs plus pimpantes que celles près desquelles elle s’était assise. Ses yeux un peu fiévreux accusaient le manque de sommeil dû à la canicule ; ou bien était-ce l’excitation que lui procurait ce nouveau jeu littéraire qui lui permettait enfin de se découvrir, de puiser au fond d’elle-même, d’ouvrir sa trappe sensorielle.  Elle m’a rendu sa copie comme une déclaration d’amour. Je l’ai bu d’un trait. Je n’ai rien ajouté. Si, juste un «accompagnez-moi ce soir à la forge ». Nous nous sommes allongés tous les deux dans l’herbe jaunie et rêche et nous avons parlé, longtemps ; De tout, de rien, de son premier souvenir d’enfant, de ce corps qui subitement, un jour d’hiver, l’année de ses quatre ans, s’était fait moelleux sous la neige, de ses envies d’évasion, de fusion avec l’eau qui souvent déferlaient en elle, à l’improviste, incontrôlables. D’amour aussi, on en vient toujours à parler d’amour…Sous son flux de paroles intarissables, je commençais à percevoir une étrange personnalité : Elle n’était que ressentis, animale, végétale, toute en spontanéité. Son livre ouvert c’était son corps, ses mots, un miroir sans tain sur ses sens. Je me souviens à présent qu’elle m’avait vaguement parlé ce soir-là de cette sensation de brûlure qui l’oppressait depuis quelques jours, et puis de cette pluie qui ne venait pas. Nous parlions sans nous regarder, les yeux tendus vers ce ciel bleu, justement, à la recherche d’hypothétiques brins de nuages. Mais ce n’étaient que des fils d’avions, savamment entrelacés, presque aussi vite évaporés. 

 Le soir venant, donc, nous voilà tous les deux en route vers la forge de Patrice. Notre arrivée a suscité bien des regards interrogateurs chez mes compagnons, vous vous en doutez ! On n’a pas pour habitude de convier nos grands-mères dans ce genre de repères un peu bruyants ! Seul Patrice, imperturbable, poursuivait dans son coin son martèlement interminable, après un vague salut de la tête à notre attention. Je leur ai présenté rapidement Mamée et elle a sorti son papier chiffonné. Alors, de la voix un peu aiguë qu’elle devait prendre pour déclamer ses récitations d’enfant, elle a commencé sa lecture. Nous avons tous écouté bouche bée cette voix surgie du siècle dernier. Patrice a arrêté son geste et bientôt le silence a enveloppé la forge comme ceux qui planaient jadis autour de la grande table de nos réunions de famille quand l’aïeule se levait pour pousser la chansonnette. Mamée ne chantait pas mais ses mots semblaient sourdre de son corps tout entier. Son souffle s’amenuisait à la fin de chaque couplet puis jaillissait à nouveau avec le refrain, comme la respiration de la mer aux changements de marées. Quand elle s’est tue, Matthias, notre chanteur, ne tenait déjà plus en place. Il l’a embrassé sur les deux joues, lui a apporté une chaise, un litre d’eau minérale et des gâteaux, de quoi tenir une partie de la nuit. Quant à nous, nous fûmes sommés de rejoindre nos instruments pour lui concocter une mélodie vite fait bien fait. Un vrai gamin impatient de goûter les mots de Mamée dans sa bouche.

Jusque tard dans la nuit ce soir là, nous avons gratté, soufflé, tapé jusqu’à plus soif, s’arrêtant parfois pour accorder nos instruments ou puiser dans nos dernières munitions d’eau. Loin de nous engourdir comme lors des séances précédentes, le feu de la forge attisait notre imagination à mettre en musique son élément contraire. Mais c’est Mamée, comme toujours, qui sut faire jaillir l’étincelle. Car c’était fort méconnaître la vieille dame que de s’imaginer qu’elle allait rester sur une chaise toute la soirée. Très vite lassée de nos balbutiements, elle s’était approchée de Patrice et fut bientôt plus calée que nous tous en matière de ferronnerie. Peu habitué à une telle curiosité envers son obscur métier, notre ami ne put faire autrement que de sortir de son mutisme habituel pour lui décrire son atelier.  Volubile, passionnée, elle voulait tout connaître : de la chauffe du métal rougeoyant aux façonnages des formes arrondies sur l’enclume ou le marteau pilon. Ce soir-là, Patrice honorait une commande de tringles à rideau et c’est la forme de l’une d’entre elles et les gammes rythmiques de ses martèlements qui soufflèrent à Mamée l’idée d’associer Patrice à nos créations musicales. 

Mamée a assisté à toutes nos répétitions depuis. Ces derniers temps, elle se faisait plus discrète, épuisée, accablée par la chaleur inhabituelle de ce début d’été, comme déshydratée. Hier soir, pour la première fois depuis des semaines, elle n’est pas venue nous rejoindre. Ce matin, j’ai lu son nom dans le journal, Fontaine, la bien nommée, et dessous, un bulletin météo qui annonçait la pluie, enfin. »

 Le jeune homme sourit à nouveau en regardant le vitrail martelé de gouttes d’eau. « Dans quelques jours, ce sera la fête de la musique. Nous jouerons ce soir-là en face du jardin public, devant l’entrée de la forge. Nous chanterons la chanson de Mamée et Patrice, en fond sonore, réalisera des petites clés de sol en fer forgé que nous distribuerons en fin de concert. Un bout de Mamée, en somme. »

Dehors, l’orage s’est éloigné. Des gouttes d’eau tambourinent encore, de loin en loin, sur le vitrail, comme un au revoir, comme les premières notes d’une chanson…

Encore un énorme merci à Sylvie pour ses corrections !

Par Sandra Breton - Publié dans : des mots montés du murmure intérieur...
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Vendredi 7 avril 2006 5 07 /04 /Avr /2006 22:56

Il y a les habitués du train, ceux qui se croisent tous les matins sur les mêmes quais de gare, éternels somnambules, les yeux encore gonflés de sommeil, ou adepte du grand frisson, le cœur battant la chamade après une course effrénée jusqu’à la portière ouverte tant espérée, qui déjà se referme derrière eux, avec un bruit métallique, comme un couperet sur leurs rêves nocturnes.

Et puis, il y a les habitués des supermarchés, ceux qui, chaque semaine, aux mêmes heures, piétinent les mêmes allées, patientent aux mêmes caisses, poussant énergiquement devant eux leurs caddies ventripotents. Il y a ceux qui
rament dans les flots tumultueux du samedi après midi, par amour de la foule ou contraints et forcés par un emploi du temps surchargé (parce qu’ils prennent le train, par exemple) et il y a ceux qui, comme vous sacrifient l’une de leur pause déjeuner en semaine, pour s’acquitter de cette tâche ingrate au plus vite avec l’assurance de déambuler en paix dans des rayons vides.

Vous, ça fait des années que vous vous chargez de cette corvée le jeudi midi, les deux mains menottées, l’une par la liste herculéenne de votre exigeante épouse, l’autre par le temps, ligoté à votre poignet. Ce qui ne vous laisse guère le loisir de sympathiser avec les habitués de votre créneau horaire, il faut bien le reconnaître.

Jusqu’à ce jour là, justement…

Un jour tout bête, rien d’exceptionnel, pas même le printemps. Le ciel est désespérément
blanc au dessus du parking d’asphalte et votre regard est subitement attiré par la seule note de couleur qui se détache de la grisaille ambiante : un petit Chaperon rouge, botté de noir,  qui range son caddie sous l’auvent transparent puis qui s’éloigne tranquillement. Juste une apparition, pas même un visage, et déjà la silhouette s'engouffre dans une voiture stationnée plus loin. Vous vous approchez des caddies à votre tour et vous vous surprenez à chercher le sien où traîne tout au fond un papier froissé, une liste de courses. Ce petit jeu, ça fait bien longtemps que vous ne le pratiquez plus. Ca vous plaisait jadis de déchiffrer ces morceaux de vie, ça vous amusait d’imaginer des inconnus derrière leurs écritures hachées, émaillées de fautes d’orthographe. Et puis, vous vous êtes lassé. De cela aussi.

Mais, là, ce que vous avez sous les yeux c’est du jamais vu, un fouillis indescriptible. Y’en a partout et dans tous les sens. Toutefois, à y regarder de plus près, comme devant un tableau de maître passé aux rayons X, la liste de courses, notée d’une main appliquée, semble accessoire, et,  dessous, inscrits en filigrane, des bribes de vers noircissent tout le papier jusqu’au moindre
espace blanc. Vous souriez tout à coup, heureux de ce petit bonheur, rien que pour vous, précisément pour vous. Vous aimez bien l’idée de la poésie au fond d’un caddie. Alors, ce petit papier, vous décidez de le sauver d’une mort certaine en le glissant dans votre poche.

Toute la semaine, vous le touchez du bout des doigts à chaque instant de la journée, et c’est toute votre enfance qui
passe devant vos yeux : votre amour des puzzles, du mystère, puis plus tard, adolescent, votre passion trop brève pour la rime.

Toute la semaine, la silhouette rouge vous a hanté, et le jeudi suivant, précédé de votre caddie, vous n’avez d’yeux que pour les taches vermillon. Soudain, elle est là, qui
marche devant vous, la capuche baissée sous de longs cheveux bruns. Vous lui souriez maladroitement et vous lui tendez sa liste de courses. Elle vous regarde, perplexe, puis rougit. Cette complicité muette des tous premiers instants, jamais plus vous ne l’oublierez.

Et c’est ainsi, de jeudi en jeudi, de non-dit en poésie, par dessus les caddies, qu’une histoire d’amour se construit, sans bruit. Et c’est ainsi, qu’un matin, vous quittez tout, pour une femme à la pelisse rouge que vous rejoignez sur le quai d’une gare, deux amoureux éperdus, égarés parmi les habitués du train, ceux  qui se croisent tous les matins …


Ecrire un court texte en utilisant les mots suivants : paix-espace-note-passe-rêve-ramer-marcher-chercher-noir-blanc.

Merci à  Lolo et  Fred , les bons tuyaux
Par Sandra Breton - Publié dans : des mots montés du murmure intérieur...
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Vendredi 31 mars 2006 5 31 /03 /Mars /2006 23:35


Depuis toujours, tu as ce sentiment confus de te chercher, de ressentir une perpétuelle insatisfaction, d’être provisoire où que tu sois, de jouer un double jeu, un double je.

Il y a un peu plus d’un an maintenant, à la faveur d’un roman redécouvert au fin fond de ta bibliothèque, tu prenais enfin conscience du pouvoir des mots : Celui de te permettre d’accéder à ta petite voix intérieure, de prendre enfin le temps de l'écouter, d'essayer de la retranscrire au plus près de sa note.

Ce pouvoir des mots, Charles Juliet en parle, l’écrit mieux que quiconque :

 

Ecrire... Charles JULIET

Écrire. Écrire pour obéir au besoin que j'en ai.

Écrire pour apprendre à écrire. Apprendre à parler.

Écrire pour ne plus avoir peur.

Écrire pour ne pas vivre dans l'ignorance.

Écrire pour panser mes blessures. Ne pas rester prisonnier de ce qui a fracturé mon enfance.

Écrire pour me parcourir, me découvrir. Me révéler à moi-même.

Écrire pour déraciner la haine de soi. Apprendre à m'aimer.

Écrire pour surmonter mes inhibitions, me dégager de mes entraves.

Écrire pour déterrer ma voix.

Écrire pour me clarifier, me mettre en ordre, m'unifier.

Écrire pour épurer mon oeil de ce qui conditionnait sa vision.

Écrire pour conquérir ce qui m'a été donné.

Écrire pour susciter cette mutation qui me fera naître une seconde fois.

Écrire pour devenir toujours plus conscient de ce que je suis, de ce que je vis.

Écrire pour tenter de voir plus loin que mon regard ne porte.

Écrire pour m'employer à devenir meilleur que je ne suis.

Écrire pour faire droit à l'instance morale qui m'habite.

Écrire pour retrouver - par delà la lucidité conquise - une naïveté, une spontanéité, une transparence.

Écrire pour affiner et aiguiser mes perceptions.

Écrire pour savourer ce qui m'est offert. Pour tirer le suc de ce que je vis.

Écrire pour agrandir mon espace intérieur. M'y mouvoir avec toujours plus de liberté.

Écrire pour produire la lumière dont j'ai besoin.

Écrire pour m'inventer, me créer, me faire exister.

Écrire pour soustraire des instants de vie à l'érosion du temps.

Écrire pour devenir plus fluide. Pour apprendre à mourir au terme de chaque instant. Pour faire que la mort devienne une compagne de chaque jour.

Écrire pour donner sens à ma vie. Pour éviter qu'elle ne demeure comme une terre en friche.

Écrire pour affirmer certaines valeurs face aux égarements d'une société malade.

Écrire pour être moins seul. Pour parler à mon semblable. Pour chercher les mots susceptibles de le rejoindre en sa part la plus intime. Des mots qui auront peut-être la chance de le révéler à lui-même. De l'aider à se connaître et à cheminer.

Écrire pour mieux vivre. Mieux participer à la vie. Apprendre à mieux aimer.

Écrire pour que me soient donnés ces instants de félicité où le temps se fracture, et où, enfoui dans la source, j'accède à la l'intemporel, l'impérissable, le sans limite.

"Écrire" est un extrait du texte du même nom, publié dans l'anthologie Il fait un temps de poème qu'avait composée Yvon Le Men pour Filigranes éditions, 1996 (avec son autorisation)

Par Sandra - Publié dans : Juliet Charles
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