—NE
T’EN VAS PAS TROP LOIN AU LARGE
La peur installée dans vos tripes s’imprime, éraillée, sur ses cordes vocales. La mer s’affaisse entre
vos cils, une silhouette y danse en symbiose, de plus en plus petite. Vous êtes sur le sable, il fait chaud sous vos pieds nus, il fait chaud sur votre visage, et déjà
là, au fond de vous, vous vous souvenez, déjà là ce jour-là, des courants sans cesse contrariés qui s’affrontent, s’entrechoquent les uns contre les autres dans votre corps : chaud contre
froid, plume contre plomb. Et s’ils ne se limitaient qu’au corps, encore…Mais ils s’infusent dans vos pensées, paralysant le moindre de vos élans. Fétus d’idées, à peines poussées, déjà
broyées.
Une main mouillée sur votre épaule…
Une main mouillée sur votre épaule, une paume et ses cinq doigts, crispés, qui s’y incrustent. Un cri
perçant, presque hystérique dans votre oreille…Colère d’une mère, mélange d’effroi et d’incompréhension. Puis l’étau qui se desserre, le bras qui retombe mollement, qui capitule dans votre dos.
Et tout bas, comme un murmure juste pour le sable, parce qu’elle sait bien qu’il est vain de vouloir franchir l’explosion des vagues, d’en atteindre leur frémissement, qu’une paire d’oreilles,
dont on ne distingue presque plus rien, a depuis longtemps fait sienne ; juste pour elle, parce que vous. Vous, elle vous confond déjà avec le sable, petite clavicule négligeable : «
Qu’est ce que je vais faire de cette gamine.. »
La peur installée dans vos tripes, la peur qui s’empare de votre ventre, la peur par procuration qui vous
plaque au sol. Et pourtant il fait doux, vous sentez la caresse du soleil sur votre visage. Profite-en, mais profite-en bon sang, des journées comme ça. La voix derrière vous est
irritée, agressive, pour un peu elle vous en ferait presque oublier la peur. Non, pas oublier, vous vous en souviendriez. Cette peur, elle vous colle, elle vous encolle au sol, et cette voix,
loin d’égailler en vous la petite pincée de légèreté que la chaleur y a laissé en entrant, cette voix, elle la suspend en plein vol. Qui retombe aussitôt. Et sa poussière s’amalgame, poisseuse
déjà, sur le sédiment épais que ne parviennent même plus à brasser vos courants.
A force de regarder le large, vous ne voyez plus rien, juste ces pensées emmêlées qui vous fossilisent au
sol. Plus tard, bien plus tard, alors que la voix derrière vous s’est tue depuis bien longtemps, lasse de vous insuffler son insouciance, son inconscience, son indifférence, vous distinguez enfin
la silhouette, déjà proche, qui se laisse dériver, comme à regret, vers le sable gris souillé d’algues. Elle se met en boule, la tête vers le large et déplie ses jambes comme la vague
s’écrase puis tout aussitôt l’abandonne au massage du sable en va et vient. Elle se lève, efflanquée, lumineuse, légère devant le sable imbibé de votre ombre, énorme. Et vous la haïssez pour ça.
Sans aucun égard pour votre corps raidi, elle court vers vous et vous enlace. Vous voudriez la repousser de rage vers la mer. Tout en elle vous répugne. Ces algues collées, ce sel poisseux et ce
sable, surtout ce sable en voile indécent sur son corps qui agace votre peau, vos nerfs à fleur de peau. Mais c’est elle qui s’écarte de vous, brusquement, comme un aimant à
l’identique mais répulsif.
Une main mouillée sur votre épaule, calme, apaisée, presque langoureuse, vous vous souvenez de la
peur de ce jour là, comme vous avez eu peur de la perdre, ce jour-là et d’autres encore. Vous vous souvenez comme vous la détestiez quand elle riait de votre effroi ou pire, comme cette fois-là,
quand elle l’ignorait. Et vous vous étonnez de penser à ça aujourd’hui, quelle ironie, de découvrir que le paroxysme de la peur, celle qui vous a gâché toute votre vie, votre vie si courte et
déjà si longue, n’est qu’apaisement, douleur, mais apaisement, sérénité.« Douceur des choses irrévocables ».
Une main mouillée sur votre épaule, calme, apaisée, presque langoureuse, et vous comprenez soudain, à la
recherche des battements anormalement sourds de votre cœur, tandis que le cercueil s’affaisse entre vos cils, sous le poids des fleurs, pourquoi ce jour-là elle vous a repoussé : Le rythme
de vos cœurs, désaccordé, l’un empreint du clapotis de l’eau, l’autre de l’emprise de la peur. L’un qui s’égoutte, l’autre qui n’en finit pas de tambouriner.
Une main mouillée que vous cherchez à tâtons sur votre épaule, une main mouillée comme un révélateur de
l’eau qui dormait en vous, dans les fibres du buvard épais de votre peur. Une main mouillée, que vous retenez encore un peu.
ici, une précédente version, peu de changement...