
La première fois que je l’ai rencontrée, j’avais quinze ans à peine. Ah ! Le bel âge, bien plus
désinvolte qu’aujourd’hui. Rien dans la tête, tout dans les gambettes.
A l’époque, j’étais lycéenne à Nantes et logeais la semaine dans une chambre de bonne sous les toits, chez un ami de mes parents, Monsieur Victor, qui était censé me servir de chaperon. Mais sous ses airs de bourgeois distingué - ce petit air de notable qui rassurait mes parents- je peux vous dire (il y a prescription et mes parents sont de toutes façons au courant depuis de nombreuses lurettes) que Monsieur Victor était loin, en réalité, d’être l’homme de la situation. Courtisé (il n’y a pas d’autre terme) par la moitié de la ville, il organisait presque chaque soir des fêtes mémorables, qui bien souvent duraient jusqu’au petit matin. Comme les amis de Monsieur étaient de joyeux lurons et que (c’est bien connu !) les bruits montent, je parvenais difficilement certaines nuits à trouver le sommeil. Aussi, bien souvent, c’est en très bonne compagnie que je finissais par coucher mes plus belles insomnies.
Un soir, cependant, lasse de me mêler à ces hommes de nuit, j’ai décidé de leur filer compagnie. Le soir glissait sous les toits, bleus et gris ombres de silence, quand j’ai franchi le porche de la maison de Monsieur Victor. Je me suis enfoncée au cœur de la nuit dans les rues de Nantes, drôle d’émoi, drôle de mouvance, mais au bout de quelques heures de délicieuses errances, je dus vite me rendre à l’évidence : j’étais perdue. Perdue à Nantes, moi pauvre petite provinciale, et ce dans un quartier fort éloigné du centre ville, complètement désert à cette heure avancée de la nuit. C’est à ce moment là, à ce moment précis qu’elle est entrée dans ma vie, pour ne plus jamais en sortir.
Seule, désemparée, à la recherche du moindre indice susceptible de guider mes pas dans la nuit épaisse, j’étais en train de déchiffrer l’inscription semi effacée d’une petite plaque bleue de rue quand le son de sa voix parvint jusqu’à mes oreilles. Cela se passait Rue de la Grange au Loup, je m’en souviens…, je l’ai gravé dans ma mémoire. Depuis une fenêtre entr’ouverte, au numéro 25, s’échappaient des notes de musique aux ailes de papillons de nuit. Doucement, sans faire de bruit, je me suis approchée. Une femme jouait du piano, une longue dame brune, de dos. Elle jouait et elle chantait une chanson de trois fois rien. Ca faisait :
Si mi la ré si mi la ré si sol do fa si mi la ré si mi la ré si sol do fa. ..
Les notes coulaient facile, heureuses au bout de ses doigts. Elle chantait du bout des lèvres, ses silences étaient des fleurs et son rire un pigeon qui s’envole.
Elle s’est finalement retournée, sentant mon regard sur sa nuque. Elle m’a souri puis est venu m’accueillir à sa porte. Elle m’a immédiatement interrogé sur ma présence tardive dans ce quartier perdu puis elle s’est proposée aussitôt de me raccompagner à pied chez mon protecteur négligent. Tandis que nous marchions silencieuses, elle en ses rêves, moi, osant à peine respirer, intimidée par cette femme mystérieuse, tantôt légère, aérienne et tantôt grave, l’aube blême s’était levée. Et avec elle mon courage, le courage de lui demander : cette cantate que tu chantais tout à l’heure, chante, chante la pour moi…
Alors elle se mit à chanter, à chanter juste pour moi …
A chanter sa joie de vivre si mi la ré si mi la ré si sol do fa si mi la ré si mi la ré si sol do fa mais aussi son mal de vivre, son cœur bien trop souvent égratigné…puis, tandis que nous nous approchions de la maison de mon hôte et que nous croisions ses convives par petites grappes bruyantes et éméchées qui le quittaient au petit matin, elle improvisa une chanson sur les amis de Monsieur.
Elle est finalement repartie, mutine, au bras de l’un d’eux, me faisant un petit signe de sa longue main de pianiste tandis que je lui murmurais, tout bas, presque pour moi …Dis quand reviendras-tu ?
Depuis, j’ai refait plus d’une fois mes bagages mais ses papillons de nuit furent toujours du voyage.
Bien des années plus tard, je l’ai revu. Une fois, juste une fois.
Ce fut un soir en septembre...

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