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31 octobre 2007 3 31 /10 /octobre /2007 21:59
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La première fois, vous ne l’avez pas fait exprès.

 

Vous étiez tranquillement assise, bien droite sur votre siège, les yeux baissés. Oh, pas en signe d’humilité, non…Un bouquin ouvert planqué sur vos genoux. Un Saumont, pour être plus précise.

 

Ducon TM venait de vous choper. A force de vous héler, se rapprochant de vous,  s’était douté de quelque chose, forcément. Vous aviez reçue l’engueulade du siècle, que ça faisait mauvais genre d’attendre ainsi le client, que ça ternissait l’image de l’enseigne, que vous feriez mieux de prendre un chiffon pour nettoyer votre tapis, que même s’il paraissait propre (vous n’aviez rien dit mais il sait anticiper les arguments, Ducon il ne l’était pas parce qu’un tapis où passe de la bouffe à longueur de journée ne l’est jamais tout à fait. Propre. Vous aviez failli lui rétorquer que puisque le nom de l’auteur était comestible, ça ne pourrait pas tout à fait nuire à l’image de l’enseigne mais vu le regard qu’il vous avait jeté par-dessus ses lunettes d’écaille, vous aviez préféré laisser glisser. Et vous aviez planqué le Saumont sous votre caisse.

 

Le titre, vous vous êtes dit depuis qu’il était sûrement prémonitoire. Ou, pour être plus précise, inversement prémonitoire. Vous avait fait tilt dans les rayons du Culturel en face, parce que c’est vrai que les gosses, c’est pas trop votre truc non plus. Parce qu’aussi un Saumont, faut dire, c’est pratique en caisse, c’est comme des madeleines emballées individuellement : Ca s’emporte partout, ça se grignote très vite, ni vu, ni connu. Une bouchée de mots entre deux caddies.

 

Ducon venait de tourner les talons. Il était content, se frottait les mains, à peine endolories par les mailles du filet qu’il venait de resserrer. Il partait sûrement faire son rapport de flagrant délit de lecture dans le bureau de Superducon.  Vos meilleurs arguments, vous les réserviez pour lui d’ailleurs, avec l’Espace en face, c’était imparable. La meilleure passerelle pour la promotion que vous miroitiez depuis des mois : une place au chaud à la caisse du Culturel. Mais ça vous n’en sauriez jamais rien  parce qu’avec tous ces mômes qui n’en finiraient pas de se perdre au cours des jours qui allaient suivre, et toute la mauvaise publicité que ça allait porter à l’image de l’enseigne, pour le coup, Superducon, il allait avoir autre chose à faire que de venir frayer avec votre Saumont, planqué sous votre caisse.

 

Le gosse, c’est juste après que vous l’avez aperçu. Un môme. Tout petit, trois, quatre ans, tout au plus. Enfin l’âge, vous ne savez pas bien, vous n’avez jamais su donner une fourchette correcte, et d’ailleurs vous vous en foutez, parce que de toute façon quelque soit leur âge, c’est toujours vous qui vous récoltez la galère à la caisse : Ils n’ont même pas d’âge qu’ils braillent déjà dans leur coque en plastique parce qu’évidemment c’est précisément à ce moment là qu’ils se réveillent. Quand ils savent se tenir debout, c’est pour mieux piétiner les entrailles du caddy ; quand ils marchent, c’est pour mieux essayer d’en sortir, et puis finalement du jour où ils parlent,  c’est pour mieux essayer de le remplir, à coup de caprices orchestrés par les rois du marketing adeptes de la gondole de bout de caisse. Bref, une plaie, une calamité. C’est bien simple : avant, vous les préfériez chez les autres, maintenant, ce sont les autres que vous préférez. Les comme vous quoi, les ceux qu’en ont pas et qui vous les collent pas dans les pattes,  surtout. Les ceux qu’en parlent pas non plus, parce que, entre les collègues qui vous imposent les prouesses ou les conneries de leurs progénitures à longueur de codes barres qui bipent, les clients qui s’extasient devant de belles frimousses entre aperçues deux caisses plus loin ou, pire, les ceux qui blâment le laxisme des parents d’aujourd’hui, ça réduit considérablement la tranche de population épargnée par le fléau.

 

Le gosse, ce gosse là, il était tout petit mais il savait marcher puisqu’il trottinait vers vous et il savait causer puisqu’il couinait « maman » avec de la morve au nez. Ca non plus vous n’aimez pas tellement, avec toute la bouffe qui passe… Avec votre tapis tout propre surtout, et le chiffon que vous veniez tout juste de ranger, sitôt Ducon disparu. Vous auriez pu appeler la caisse centrale, vous auriez du appeler la caisse centrale. Mais vous aviez le Saumont qui frétillait sur vos genoux, un morceau coincé dans la gorge, et plus que deux pages pour le faire passer.

 

Vous vous êtes donc fier à votre instinct. De caissière. Belle alliance de rapidité et d’efficacité. Eliminant les trop jeunes, les trop vieux, ainsi que les nonchalants en arrêt depuis cinq minutes devant le rayon chocolat, il ne vous restait plus, dans votre champ de vision réduit à la périphérie de votre caisse, périphérie elle-même sérieusement grignotée par les têtes de gondoles, qu’une tâche verte émeraude fugace, qui, vous avait-elle semblé, venait de piquer un sprint affolé dans le rayon surgelé. Maigre piste, soit, mais ça se tenait. Alors, d’un geste ferme et sans ambiguïté, vous aviez pointé votre doigt en direction  de ce bout de tâche-là, accompagné d’un de vos plus minaudants « l’est là bas ta maman ». Le gosse n’avais alors pas demandé son reste et s’était sauvé vers les surgelés.

 

Sauf que cinq minutes plus tard, vous aviez vu débouler à votre caisse la femme au manteau vert, qui se dépêchait pour ne surtout  pas rompre la chaîne du froid et qu’elle avait oublié son sac isotherme dans le coffre de la voiture de son mari qui lui fait ses courses tout les jeudis midis mais qui peut pas lui prendre les surgelés parce qu’il retourne bosser après et c’est dommage. Le tout annoné tandis que la caisse centrale annonçait d’une voix langoureuse, un brin accusatrice, que « la maman du petit Mathéo, quatre ans (le compas dans l’œil pour une fois) et vêtu d’un blouson bleu, est attendu par son petit Mathéo à la caisse centrale, je répète. » Et bien sûr le petit morveux au blouson bleu ne suivait pas le manteau vert.

 

La première fois, vous ne l’avez pas fait exprès, donc. Mais comme cette fois-là, le petit morveux était finalement repassé à votre caisse, le visage niché dans les hanches de sa mère, tout penaud, tout tranquillou, les fois d’après, vous ne vous étiez pas gênée. Avec un geste ferme en direction de la première silhouette féminine en esquive au coin d’un rayon, vous les laissiez s’égarer, vous les faisiez se perdre. Au nom de votre tranquillité et de celle de vos collègues. Un peu de marche à pied, une pointe d’adrénaline, et ça les mâtait pour le passage en caisse.

 

Mais bizarrement -  et ça vous tracassait quand même-  ça arrivait de plus en plus souvent. Qu’un gosse se perde.  Et toujours à votre caisse. Presque sous vos yeux. Ca a finit par se savoir, forcément,  et ça jasait sérieux dans les rayons. De caddies en caddies, la rumeur, très vite, s’est répandue en ville : Le supermarché du coin laissait s’égarer les gamins.

 

Ce qui, fatalement,  porta un sale coup à l’image de l’enseigne, une bien mauvaise publicité dont Ducon se serait bien passé. Les mères de famille, suspicieuses,  n’amenaient plus leurs bambins et donc achetaient moins. Le magasin de bonbons de la galerie vit fondre son chiffre d’affaire en l’espace de quelques semaines seulement. Les réglisses viraient au poivre et sel, les fraises Tagada pourrissaient. Ducon était préoccupé, très préoccupé, présent, très présent. Et du coup le Saumont pourrissait sous votre caisse. Plus moyen d’en ouvrir une page à la dérobée.

 

 

Depuis longtemps déjà, vous aviez cessé votre petit jeu malsain, consciente que ça n’arrangeait pas trop vos affaires, tout ça, finalement. Aussi, quand les mômes s’échouaient à votre caisse, c’était directe la Caisse Centrale.

 

Mais le pli était pris. Les gosses, inexorablement, continuaient de disparaître, de plus en plus nombreux, de plus en plus souvent. Ce qu’il leur arrivait entre le moment où ils se perdaient et celui où ils réapparaissaient, on l’ignorait. Nul n’en su jamais rien, pas même les gosses, c’était à se demander. Les mères essayaient en vain d’interroger les plus grands, les ceux qui savent parler, argumenter, raconter par le menu détail. Rien, pas un seul souvenir, pas un seul relief ne se détachait de cet interlude mystérieux. Il y avait dans ce retour là, comme après un réveil brutal, une palette de sentiments tout en contraste : de la panique à l’indifférence. En fonction de l’âge et des caractères. Oui,  les gosses inexorablement continuaient de disparaître, mais de moins en moins longtemps, toutefois. Ils finissaient toujours par réapparaître. Et toujours à votre caisse. Ce qui très vite vous permis de vous tailler une solide réputation dans votre ville : celle de rapporteuse de gamins. Réputation légèrement ternie toutefois le jour on l’on cru identifier l’une des causes possibles du fléau : Le rayon DVD, tout au bout de  votre caisse, et la télé qui diffusait le dernier Pixar, aimantant derechef le regard des enfants, tandis que s’éloignait, indifférent, impitoyable, le caddie des parents.

 

 

Mais le mal était fait et l’enseigne bien ternie. Ducon redoutait le siège éjectable et parcourait à présent à longueur de journée les rayons de son supermarché, quasi déserté, lesté seulement par quelques vieux, bien contents d’y retrouver la tranquillité des petits commerces d’antan. Jusqu’à ce jour où son œil vitreux vous surprit en pleine conversation avec l’un d’entre eux (fallait bien s’occuper à présent que vous ne pouviez plus vous jeter sur votre Saumont),  affirmant de concert que de toute façon un supermarché, c’était franchement pas un lieu pour les gosses.

 

Il vous a fusillé du regard.

 

Mais le lundi suivant, des ouvriers investissaient le local déserté de ses bonbons. Huit jours plus tard, une halte-garderie flambant neuve s’y dressait en lieu et place. Et comme votre réputation de sauveuse vous collait décidément à la peau et que vous aviez un vieux B.A.F.A. qui traînait tout au fond de votre C.V., c’est vous qui vous y êtes collée.

             

Depuis ce jour là, vous ne lisez plus. Plus du tout. Plus le temps. Ils vous ont bien organisé un coin lecture avec coussins, bacs colorés et tout et tout…Mais, entre la pouponnière qui braille, la télé qui s’égosille et la Playstation qui soliloque de sa voix de robot, avouez, ça ne laisse pas beaucoup de place pour les mots et l’imagination.  

 

Le Saumont, z’auriez peut être du en choisir un autre finalement…. 

 

« Les voilà, quel bonheur ! »

 

 


 

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commentaires

S
Piouff, j'ai évité le procès ;-)
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T
BONHEUR :-)
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S
Ravie de t'avoir retrouvée également par hasard Emma...et cette fois ci je conserve ton adresse
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E
Salut Sandra!Merci pour ta visite sur mon blog: ça ma fait plaisir de te retrouver. Ayant changé d'ordi, j'avais perdu tous mes Favoris... Te voilà donc à nouveau dans ma liste!   :-)   Et bravo pour ce texte, caustique à souhait!                                                                          E.B
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S
Aussitôt dit, aussitôt fait ;-)
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