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7 avril 2006 5 07 /04 /avril /2006 22:56

Il y a les habitués du train, ceux qui se croisent tous les matins sur les mêmes quais de gare, éternels somnambules, les yeux encore gonflés de sommeil, ou adepte du grand frisson, le cœur battant la chamade après une course effrénée jusqu’à la portière ouverte tant espérée, qui déjà se referme derrière eux, avec un bruit métallique, comme un couperet sur leurs rêves nocturnes.

Et puis, il y a les habitués des supermarchés, ceux qui, chaque semaine, aux mêmes heures, piétinent les mêmes allées, patientent aux mêmes caisses, poussant énergiquement devant eux leurs caddies ventripotents. Il y a ceux qui
rament dans les flots tumultueux du samedi après midi, par amour de la foule ou contraints et forcés par un emploi du temps surchargé (parce qu’ils prennent le train, par exemple) et il y a ceux qui, comme vous sacrifient l’une de leur pause déjeuner en semaine, pour s’acquitter de cette tâche ingrate au plus vite avec l’assurance de déambuler en paix dans des rayons vides.

Vous, ça fait des années que vous vous chargez de cette corvée le jeudi midi, les deux mains menottées, l’une par la liste herculéenne de votre exigeante épouse, l’autre par le temps, ligoté à votre poignet. Ce qui ne vous laisse guère le loisir de sympathiser avec les habitués de votre créneau horaire, il faut bien le reconnaître.

Jusqu’à ce jour là, justement…

Un jour tout bête, rien d’exceptionnel, pas même le printemps. Le ciel est désespérément
blanc au dessus du parking d’asphalte et votre regard est subitement attiré par la seule note de couleur qui se détache de la grisaille ambiante : un petit Chaperon rouge, botté de noir,  qui range son caddie sous l’auvent transparent puis qui s’éloigne tranquillement. Juste une apparition, pas même un visage, et déjà la silhouette s'engouffre dans une voiture stationnée plus loin. Vous vous approchez des caddies à votre tour et vous vous surprenez à chercher le sien où traîne tout au fond un papier froissé, une liste de courses. Ce petit jeu, ça fait bien longtemps que vous ne le pratiquez plus. Ca vous plaisait jadis de déchiffrer ces morceaux de vie, ça vous amusait d’imaginer des inconnus derrière leurs écritures hachées, émaillées de fautes d’orthographe. Et puis, vous vous êtes lassé. De cela aussi.

Mais, là, ce que vous avez sous les yeux c’est du jamais vu, un fouillis indescriptible. Y’en a partout et dans tous les sens. Toutefois, à y regarder de plus près, comme devant un tableau de maître passé aux rayons X, la liste de courses, notée d’une main appliquée, semble accessoire, et,  dessous, inscrits en filigrane, des bribes de vers noircissent tout le papier jusqu’au moindre
espace blanc. Vous souriez tout à coup, heureux de ce petit bonheur, rien que pour vous, précisément pour vous. Vous aimez bien l’idée de la poésie au fond d’un caddie. Alors, ce petit papier, vous décidez de le sauver d’une mort certaine en le glissant dans votre poche.

Toute la semaine, vous le touchez du bout des doigts à chaque instant de la journée, et c’est toute votre enfance qui
passe devant vos yeux : votre amour des puzzles, du mystère, puis plus tard, adolescent, votre passion trop brève pour la rime.

Toute la semaine, la silhouette rouge vous a hanté, et le jeudi suivant, précédé de votre caddie, vous n’avez d’yeux que pour les taches vermillon. Soudain, elle est là, qui
marche devant vous, la capuche baissée sous de longs cheveux bruns. Vous lui souriez maladroitement et vous lui tendez sa liste de courses. Elle vous regarde, perplexe, puis rougit. Cette complicité muette des tous premiers instants, jamais plus vous ne l’oublierez.

Et c’est ainsi, de jeudi en jeudi, de non-dit en poésie, par dessus les caddies, qu’une histoire d’amour se construit, sans bruit. Et c’est ainsi, qu’un matin, vous quittez tout, pour une femme à la pelisse rouge que vous rejoignez sur le quai d’une gare, deux amoureux éperdus, égarés parmi les habitués du train, ceux  qui se croisent tous les matins …


Ecrire un court texte en utilisant les mots suivants : paix-espace-note-passe-rêve-ramer-marcher-chercher-noir-blanc.

Merci à  Lolo et  Fred , les bons tuyaux
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commentaires

B
Que c'est beau ce texte! Ça m'a fait rêver!
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