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1 avril 2007 7 01 /04 /avril /2007 23:47










Il n’a pas bougé depuis le matin, depuis que vous l’avez quitté sans réponse à votre « à tout à l’heure » lancé tandis que vous refermiez la porte derrière vous.

 

Il est un peu plus de treize heures et sur votre semaine de travail terminée s’ouvre la perspective d’un week-end morose et tendu, comme tous ceux qui l’ont précédé depuis quelques mois.

 

Il n’a pas bougé depuis le matin, l’œil rivé à l’écran tressautant de son ordinateur portable posé comme un intrus sur la vieille table en chêne de la salle à manger.

 

Il n’a pas bougé et ne tourne pas d’avantage la tête à votre irruption dans la pièce.

 

Vous soupirez, résignée, déjà, à devoir attendre de lui un geste tendre, déterminée (vous vous en êtes fait la promesse, les mains crispées sur votre volant, tout au long du trajet) à ne pas le brusquer, ni le contredire, à ne rien faire ni amorcer l’ombre d’une discussion susceptible de faire bouillonner en lui la colère et en vous cet étrange venin teinté de ressentiment et de culpabilité que vous trimballez partout et en silence depuis quelques mois.

 

Vous soupirez et déposez votre panier de course près de la porte d’entrée. Le bruit de l’osier sur les tomettes le tire enfin de sa torpeur, comme si toute respiration inhabituelle de la maison lui était plus perceptible que votre propre souffle. Il lève la tête vers vous, les yeux encore empreints du défilement brumeux de ses voyages virtuels, comme un voyageur absorbé par le paysage qui s’effiloche derrière la vitre d’un train, d’où parfois surgit dans la nuit d’un tunnel toujours trop long le spectre d’un visage qu’il s’efforce de ne pas fixer, qu’il préfère ne pas reconnaître, lui qui évite les miroirs, comme un voyageur, donc, absent, indifférent et pressé d’en finir avec le contrôleur qui l’extirpe sans ménagement de sa plongée du néant, de sa fugue hors du temps.

 

Vous avez derrière vous, déjà, une longue carrière de contrôleur ; Débutante, sans diplôme, vous étiez timide, rappelez-vous, timide et bienveillante, prompte à passer votre chemin sans déranger le voyageur plongé, vous semblait-il alors, dans de fructueuses réflexions. Puis, aguerrie par l’expérience et le manque de reconnaissance dudit voyageur envers votre clémence, vous avez imperceptiblement changé votre fusil d’épaule pour le braquer sur les siennes, affaissée, avachies, et qui finalement ne daignaient répondre à vos questions insistantes que par un haussement méprisant. A ce petit jeu, le fusil finit par peser lourd sur vos épaules, il est chargé à blanc et le voyageur le sait aussi, allez, tout comme il sait que vous êtes seule et que vous n’aurez jamais le cran de le prendre par ses épaules avachies pour le jetez dehors à la prochaine station. Il le sait et il en joue, il se joue de vos nerfs en opposant un silence à vos sempiternelles questions. Vous le mettez en joue et il s’empresse, habilement, de retourner le canon contre vous : vous ne pouvez pas comprendre, vous ne pouvez plus comprendre …. Un fossé vous sépare, celui de la ville où vous vous rendez chaque jour pour travailler et celui de la campagne où il se terre pour chercher par tous les moyens, dit-il, le moyen d’en échapper, le moyen de s’échapper de cet ennui, de cet inutilité, de ce brassage d’ idées ; un fossé qui sépare le bruit de vos journées de femme active au silence de ses journées d’homme au foyer à la recherche d’un emploi ; un fossé qui chaque jour se creuse d’autant plus que de chaque côté les strates de sédiments s’amoncellent : non-dits, ressentiment, rancœur, doute, jalousie, colère, dépit, culpabilité…

 

A ce petit jeu, le fusil finit par peser lourd sur vos épaules, et depuis longtemps déjà, vous en avez abaissé le canon vers le sol, ne sachant plus très bien contre qui le braquer. Il lève la tête vers vous et vous passez votre chemin, contrôleur démissionnaire jusqu’à la perception de votre attitude par le voyageur : soumission ou dédain, le savez-vous, vous-même ?

 

Il lève les yeux vers vous tandis que vous passez devant lui après avoir repris votre panier pour vous rendre dans la cuisine, il lève les yeux vers vous et vous ne relevez même pas l’interrogation que vous pouvez y lire, à savoir la surprise non feinte qu’il manifeste devant votre retour inopiné, un midi, un jour ouvré, quand jadis (il n’y a pas si longtemps en fait, vous en perdez la notion du temps) il n’aurait jamais oublié que votre semaine s’achevait le vendredi midi, quand jadis il aurait profité de son statut de cadre pour modeler sa semaine à l’image de la votre, quand jadis son « déjà là » froid et distant piétinait devant la porte en attendant votre arrivée, saluée d’un yaouh de bienvenue.

 

Vous posez votre panier sur le sol en ciment de la cuisine. Les travaux de la fermette de vos rêves sont à l’image de votre couple : en suspens. Et des rongeurs gris en grignotent le cœur. Les restes d’un repas bâclé parsèment le plan de travail. Il ne vous a pas attendu, une fois de plus, et vous ne chercherez même plus aujourd’hui à le provoquer pour lui soutirer des excuses qui au fil des semaines ont perdu de leur sincérité. De toutes façons, vous n’avez plus faim, plus faim de lui, plus faim de rien. Vous ne partager plus que l’alcool, les cigarettes et le café, vous ne partagez plus que ce qui vous éloigne l’un de l’autre, au travers d’un écran d’ivresse, de fumée et d’amertume.

 

Vous lui proposez un café et sa réponse, depuis la salle à manger, semble le prolongement du ronronnement de son ordinateur. La cafetière Cona de vos antiques pauses café d’amoureux vous nargue de sa poussière. Celle d’un temps révolu où vos deux regards soudés ne perdaient pas une goutte de la lente alchimie brune qui s’écoulait au travers de deux boules de cristal. Vous lui préférez à présent sa cousine électrique, efficace et bruyante, comme un écran, à nouveau, au silence pesant.

 

Et tandis qu’un breuvage noir trop corsé tombe avec lourdeur au fond du récipient en verre, tandis que son puissant parfum vous retourne l’estomac, vous entreprenez de ranger votre panier de courses. Tout au fond traîne ce que vous lui réclamez à corps et à cris depuis des semaines (mais qu’importe les doléances matérielles quand celles du cœur restent muettes) : une petite boite en carton, couleurs criardes – rouge, vert, jaune -, dessin naïf : une grosse souris et un petit mulot, les pattes recroquevillées à hauteur de museau ;  Cette nouvelle formule contient du Bitrex ® un additif très amer destiné à réduire le risque d’absorption accidentelle par l’homme…Les souris meurent au bout de cinq ou six jours.

 

Vous risquez un rapide coup d’œil dans la salle à manger ; il n’a pas bougé.

 

Et pourquoi pas ?

 

Un additif amer dans un café amer…Une petite brûlure d’estomac contre toutes ses méprisantes flammèches, un petit secret ironique contre tout ce qu’il doit vous cacher, peut être…

 

Les souris meurent au bout de cinq ou six jours…

 

Et les hommes ?




Un vieux texte pour lequel j'ai une tendresse toute particulière...Remis au goût du jour...
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commentaires

H
Cette version est bien meilleure, parce qu'elle laisse plus de place à l'imagination, parce qu'elle appuie moins sur les faits. Est-ce un hommage à Thérèse Desqueyroux ? J'aime beaucoup cette cruauté présentée comme un acte, somme toute, anodin, presque logique.
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S
Oui je préfère moi aussi cette seconde version, plus dans la suggestion que dans l'action ...Non je n' ai pas encore lu " Thérèse Desqueyroux" bien que je crois qu'il traîne quelque part dans ma bibliothèque. C'est un texte (la première version) que j'avais écrit dans le cadre d'un atelier d'écriture virtuel (c'était d'ailleurs ma toute première contribution, sûrement une raison de mon attachement tout particulier à ce court texte) et il est assez autobiographique ...un seul regret, je ne suis pas passée à l'action (je plaisante !)
P
Bonjour. je découvre tes murmures par le plus grand des hasards. Je viens de lire cette histoire là, que je trouve savoureuse, qui me parle, et pour cause. Je n'ai pas la même écriture mais le même type d'imagination.<br /> Je reviendrai. Bises Pénélope
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T
C'est très courageux de plonger dans les archives...je n'en aurais pas le courage. Et j'aurais peut-être tort, la preuve : tes archives à toi sont très plaisantes...
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S
Merci Thom ...la seconde version est un petit moins meurtrière ...quoique