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Le Congrès


 

Le docteur Bonenfant cherchait dans sa mémoire,
répétant à mi-voix :

«  Un souvenir de Noël ?... Un souvenir de Noël ?... »

 


Et tout à coup, il s'écria :



Mais si, j'en ai un, et un bien étrange encore ; c'est une histoire fantastique. J'ai vu un miracle !  Oui, Mesdames, un miracle, la nuit de Noël.

 


Michel se cala confortablement contre l’un des gros coussins qui avaient été disposés, à même le sol,  entre les bacs colorés remplis d’albums aux couleurs chatoyantes. Il observa à la dérobée le jeune public qui tout à l’heure s’était massé bruyamment devant le grand fauteuil en velours multicolore, avant de s’asseoir en tailleur, peu à peu silencieux, face aux grands yeux faussement sévères de Mademoiselle Jeanne, la fidèle assistante du docteur Bonenfant. Sa sévérité légendaire était pourtant fort compromise en cette froide matinée de décembre. Elle avait fait une apparition très remarquée, en costume vert émeraude rehaussé d’une collerette rouge vermillon et coiffée d’un bonnet à pompon tressautant d’où ressortaient deux gigantesques oreilles taillées en pointe. Il faut avouer pour sa défense qu’un lutin  chargé de faire rétablir le silence manque forcément de crédibilité. Le Docteur Bonenfant avait eu plus de succès en faisant précéder son entrée en scène derrière la porte secrète d’un tintement de cloche hautement évocateur. Et quand la porte s’ouvrit sur son costume rouge et sa barbe blanche, les petits rires étouffés et nerveux se muèrent en bouches rondes de surprise.

 


Il trônait à présent sur le grand fauteuil Arlequin, au centre de l’atelier du Petit Rat Conteur, aménagé dans l’espace jeunesse de la Médiathèque Louis Aragon et venait de s’adresser à ses petites voisines, deux fillettes qui semblaient boire ces paroles, les yeux écarquillés de crainte et de bonheur mêlés :

 


« Oui, Mesdames, un miracle, la nuit de Noël … Car, savez-vous mes enfants, que pour pouvoir réussir l’extraordinaire exploit de distribuer l’ensemble des cadeaux à tous les enfants de la terre en une seule et même nuit, Le Père Noël et ses Lutins s’endorment chaque année, tous blottis les uns contre les autre, pendant une longue sieste de… six mois. Et oui, six mois…Or, cette année-là, il y a trois ans déjà, notre lutin, pourtant émérite Docteur es-Réveilmatin s’était bigrement trompé dans ses calculs. Et tandis que j’ouvris les yeux, je m’aperçu que le soleil de juillet avait pali sous les premiers frimas d’octobre. Imagine, jeune homme, poursuivit-il en s’adressant au voisin de gauche de Michel, le branle-bas de combat qui s’ensuivit…

 


Michel se tourna vers son petit-fils, dont les joues avaient rosies de bonheur quand le Père Noël s’était adressé à lui. Ce gamin, c’était toute sa vie à présent qu’il était veuf. Veuf…Quel terrible mot aux relents administratifs qui cachait tant de souffrances et tant de regrets. Bientôt deux ans déjà qu’il cochait cette case, le cœur serré, tentant chaque fois en vain de se concentrer sur le reste de son état civil. Bientôt deux ans déjà qu’il s’efforçait d’oublier ce terrible réveil du 27 décembre, les gémissements de Caroline à ses côtés, son visage poupin d’une blancheur alarmante, l’arrivée du Samu, la salle d’attente surpeuplée des Urgences, le visage consterné et interrogateur du médecin, la longue litanie des questions : Vous souvenez-vous de son dernier repas ?  N’était-elle pas fatiguée, stressée ces derniers temps ? A-t-elle des allergies connues ?  … Le diagnostic réservé, sa blancheur, la chaleur de la chambre 306, ses cernes rouges autour des yeux, les allées et venues de ses fils et de ses belles-filles, sa voix presque inaudible, les trois nuits passées à son chevet, son souffle rauque, le sommeil qui assomme soudain, son masque de cire au réveil, secondes irréelles où l’esprit embrumé refuse de voir l’inexpliqué, l’inexplicable.

Trois jours, trois jours avaient suffi pour détruire 32 ans de bonheur, ce mille -feuille  complexe, fruit d’une recette mainte fois réinventée pour en préserver la puissance de la saveur originelle. Unique et si volatile.

 


Il sentit le regard appuyé de Baptiste contre son épaule et se ressaisit, faisant taire le cri au fond de sa gorge et détournant ses pensées vers le récit du Docteur Bonenfant  qui poursuivait d’une voix rapide :

 


« Trois mois, trois petits mois pour concevoir, dessiner, dénicher, rassembler, construire, coudre,tricoter, assembler, coller, pointer, peindre, décorer…tous les jouets commandés par tant d’enfants. Sans compter la rédaction de la notice explicative, sans compter la confection du paquet cadeau et les frisottis du frou-frou multicolore, indispensable et souvent plus attendu que le cadeau lui-même…Il nous aurait fallu un miracle, un miracle …ou bien tripler nos effectifs, sauf qu’un lutin, ça ne se trouve pas comme ça, M’sieurs Dames, il faut passer une petite annonce, et tout et tout…Et puis les lutins, ils vivent surtout au plus profond des  bois, et ils ne lisent donc pas souvent le journal…Il n’y a que les papas et les mamans qui ouvrent le journal tous les jours, m’avait alors rétorqué mon fidèle bras droit, Lutti. Et c’est ainsi qu’une idée  germa peu à peu dans le jardin de mes pensées accablées…

 


Trois jours. Trois jours dramatiques qu’il avait cru ne jamais pouvoir dissocier des fêtes de Noël, que sa Caroline, éternelle gamine, chérissait tant justement.

 


Michel examina le costume rouge du docteur Bonenfant. « Pas très réglementaire tout ça, mon bon Docteur », songea t-il, en esquissant un sourire.  Le bas du pantalon en velours rouge n’était pas bordé de blanc et laissait apparaître …une belle paire de baskets blanches ! Il faudrait qu’il en cause un mot au Congrès l’été prochain, on ne pouvait pas cautionner ça !

 


Le Congrès…

Le congrès avait été son miracle, son sursaut,  en plein cœur de l’été qui avait suivi la terrible et subite disparition de Caroline. La vie, dérisoire farce, avait peu à peu repris, en sursis.  Il s’était détourné de ses petits bonheurs d’antan et s’était plus que jamais consacré à son activité professionnelle. Il dirigeait depuis de nombreuses années une petite entreprise industrielle en plein essor et depuis le drame multipliait ses déplacements professionnels durant lesquels l’absence de Caroline semblait moins douloureuse, puisque légitimée par la distance et déjà éprouvée maintes fois auparavant dans ces mêmes circonstances. Cet été-là, il devait se rendre chez l’un de ses plus gros clients Export dont le siège social était basé à Copenhague, afin d’y renégocier les termes d’un contrat qui devait expirer prochainement. Comme chaque fois qu’il se rendait au Danemark, il descendait à l’hôtel Jacobsen de Klabenborg, où il s’était lié d’amitié avec le maître d’hôtel, Hans, un joyeux utopiste qui dirigeait le restaurant trois étoiles y attenant. Les négociations chez son client devaient se dérouler sur deux jours mais il avait choisi de prolonger son séjour au-delà du week-end devant se rendre en Suède le lundi suivant. Dès son arrivée, Hans avait tenté de remédier à  son apathie en lui remémorant leurs longues conversations rituelles, quand, à chacune de ses visites, après son service, ils refaisaient le monde en riant, en anglais, en français, en Franglais parfois, jusqu’à une heure avancée de la nuit, accoudés au bar de la grande salle désertée, dans une semi pénombre propice aux utopies les plus intraduisibles. En vain.  Michel dînait vite et sans plaisir,  échangeait quelques banalités d’usage quand Hans s’approchait da sa table, donnait le change en riant un peu trop fort à ses blagues et jeux de mots habituels, mais quittait le restaurant sitôt son repas terminé, avec un petit signe de la main en direction du maître d’Hôtel, qui le regardait tristement regagner sa chambre, impuissant à redonner l’Appétit à son  lointain ami.

 


Or, un soir, tandis qu’il s’apprêtait à son dîner solitaire et expéditif  dans la grande salle presque déserte en ce début de soirée, un homme, la trentaine environ, alliant assurance et décontraction, s’approchât de sa table et s’adressa à lui en français :

- Bonsoir, excusez-moi d’interrompre votre repas, je me permets de vous aborder sur les conseils de notre ami commun Hans …J’aurais éventuellement un petit service  à vous demander…Puis-je m’asseoir un instant à votre table ?

- Bonsoir, je vous en prie…

- Voilà, je suis terriblement ennuyé de vous demander ce service. Bien sûr, vous n’êtes pas obligé d’accepter…Je devais participer à un congrès international tout près d’ici ce week-end, seul représentant de la délégation française, bien mal en point cette année. Or, j’ai reçu tout à l’heure un appel m’obligeant pour raisons personnelles à rejoindre au plus tôt Paris. Mon intervention se limitait à un seul petit discours mais la présence d’un représentant de notre pays est de la plus haute importance. Or, comme Hans m’a appris que vous étiez français, que vous deviez séjourner ici ce week-end et que,  à priori, vous n’étiez pas homme à redouter les discours en public, j’ai pensé que vous pourriez peut être me remplacer au pied levé…

- Vous remplacer au pied levé…Excusez-moi, quelque chose m’échappe : il ne me semble pas que notre ressemblance soit évidente…

- Oh ça…, répondit le jeune homme en souriant, ce n’est pas bien grave, personne ne vous reconnaîtra, je peux vous l’affirmer.

 


Michel  avait regardé son interlocuteur, vaguement agacé par tant de mystère contenu dans une demande si incongrue.

 


- Un congrès international ? Mais quel congrès, au juste ? Non,  parce qu’attendez, je vous arrête tout de suite, je ne suis pas scientifique pour deux sous, Hans a du vous le dire,  et aussi petit soit votre discours, je ne suis pas vraiment certain que les autres délégations prendront ce tour de passe-passe très au sérieux…

- Oh ! Mais ils ne vous prendront même pas du tout au sérieux ! C’est même le but !

- Mais allez-vous m’expliquer à la fin ! C’est quoi ce congrès ?

- Il s’agit du …

Le jeune homme avait hésité à cet instant précis, tout en balayant la salle du regard, comme pour y chercher un appui, qui se garda bien d’apparaître.

- Il s’agit du  Congrès international des Pères Noël qui se tient tout près d’ici, au parc de loisirs de Bakken …

 


Michel avait pâli, mais choisit  finalement de rester calme devant la politesse exacerbée du jeune homme.

 


Ecoutez, je n’ai ni le cœur, ni le temps de vous écouter davantage. Et si cela ne vous ennuie pas, j’aimerai achever mon repas tranquillement.

Oui, je m’attendais à ce genre de réaction. Je ne cherche pas à vous convaincre, n’ayez crainte, je vous dois juste une petite explication, si vous me le permettez…Je serais bref…

Allez-y ! Au point où nous en sommes, avait soupiré Michel, écartant distraitement son assiette dont il avait à peine touché le contenu.

Le congrès des Pères Noël est une institution tout ce qu’il y a de plus sérieux dans la fantaisie. Il a lieu depuis plus de quarante ans et réunit chaque année une centaine de Pères Noël environ venus d’un peu plus de dix pays. Le programme de cette année est très serré : Concours d’escalade de cheminées, courses avec hotte ne dépassant toutefois pas le Poids Total Maximum Autorisé par l’Inter syndicat international des Pères –Noël, concours de contes de Noël  (ma spécialité) et revendications diverses en vue d’améliorer nos conditions de travail, revendications pouvant toutefois nous mener fort tard dans la nuit tant celles-ci prêtent à polémique cette année. Voyez plutôt : Les délégations allemandes et italiennes souhaitent harmoniser la taille des cheminées dans les 25 pays de l’Union Européenne tandis que les anglais (ah ces anglais !) souhaitent que la taille de ces dernières soient exprimées en pouce ! De plus, j’ai eu ouï dire que certaines délégations souhaiteraient instaurer un second Noël, le 24 juillet, pour l’hémisphère sud, ceci afin de lisser leur surcharge de travail et de leur ôter du stress…Je pense que cette dernière revendication ne va être bien perçu par les plus pratiquants d’entre nous, mais bon, cela reste à voir…Et puis bien sûr, c’est le moment le plus fort de l’année pour recueillir les dons de nos admirateurs  pour les enfants les plus défavorisés. Bien entendu, nous ne battons pas le Téléthon mais les sommes obtenues les années précédentes étaient souvent assez rondelette.  Enfin, voilà en quelques mots, dit-il d’une traite, sans se départir de son sérieux, je ne vous ennuierai pas plus longtemps, Monsieur, je comprends votre réaction, je trouverai une autre solution, voilà tout. Je vous souhaite une bonne soirée, ajouta t’il en se levant, si vous changez d’avis, toutefois, je suis chambre 306…

 


Quand Michel eut regagné sa chambre un peu plus tard ce soir là, il se surprit à sourire en songeant aux propos de son jeune compatriote. Caroline aurait bondi de joie à l’écoute de pareilles facéties. Il se coucha plus tôt qu’à l’accoutumée, incapable de se concentrer sur les tableaux de chiffres qu’il avait pris l’habitude de triturer en tous sens chaque soir jusqu’à épuisement  depuis quelques mois. Il se réveilla en sursaut en plein cœur de la nuit, à l’issu d’un cauchemar où son corps, d’une densité extrême, semblait happé par un océan de chiffres qui allaient se fracasser par vagues sur une porte close. Les yeux grands ouverts dans l’obscurité, il laissa son corps s’apaiser et sentit peu à peu ses nerfs se relâcher tandis que mûrissait  lentement, très lentement, la décision la plus futile de sa longue carrière de décideur.

Au petit matin, porté par le souvenir des yeux espiègles de Caroline, il franchissait la porte tant redoutée et disparaissait quelques minutes plus tard sous son premier costume réglementaire.

 


Michel souriait avec béatitude en songeant à son petit secret farouchement protégé tandis que le Docteur Bonenfant achevait son récit : «…et c’est ainsi que cette année-là je fis paraître dans la presse locale le lendemain de Noël un long article de remerciement à l’attention de tous les parents- Noël qui avaient collaboré exceptionnellement au succès de ma longue tournée…Voilà, mes amis, je vous laisse, je suis débordé ! Je vous invite à vous ruer sur le grand panier de chocolats de Mademoiselle Jeanne et je vous raconterai la prochaine fois l’extraordinaire aventure qui en découla l’année suivante : Le Congrès des Pères Noël, ajouta t-il avec un clin d’œil en direction de Michel.

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