C’était sûrement écrit quelque part. Certains diront dans les lignes de ta main, toi tu aurais préféré dans l’eau de tes yeux. C’était écrit bien que je ne croie pas au destin. Oui, je sais, je suis bien trop cartésien, mais aujourd’hui je doute. Voilà, tu as gagné, aujourd’hui, je doute ! Je doute et je pleure. Quelle ironie, mon amour !
Tu es née sous un vilain crachin, nous nous sommes rencontrés sous une pluie torrentielle et je te pleure sous une averse libératrice. Aqueuse, je suis aqueuse, me répétais-tu si souvent. Ce mot invariablement déclenchait mon hilarité. Tu me traitais d’obsédé, mon aqueuse adorée, mon ondée, ma marée, ma Mamée. Oui obsédé par tes yeux, le grain de ta peau, ton sourire, ton odeur, la chaleur de ton cou, là où j’aimais poser les lèvres, longuement, quand je te retrouvais. J’aurais pu m’endormir, debout, le visage niché dans ton cou, j’aurais pu y mourir, j’aurais voulu y mourir. Pourrais-je vivre à présent avec son simple souvenir ? « Un bout de Mamée », tu ne crois pas si bien dire, jeune homme. Ce n’est pas très poétique, je t’ai vu faire la moue d’ailleurs, peu satisfait de ta chute. Mais pourtant c’est si vrai. Des bouts de Mamée sur ce banc d’église humide, sur ma canne qui scintille, sous ma veste trempée, sur ma peau qui frissonne au contact de l’eau, à tes caresses encore. Oui, quelle ironie, mon amour ! Tout à l’heure, je t’ai attendu sur le parvis de l’église. Derrière la porte en chêne qu’ils avaient refermée, j’ai entendu le son de l’orgue suivi d’un court silence, recueilli, entrecoupé de toussotements et de reniflements, sitôt brisé par la voix monocorde du curé dans le micro. Devant lui, j’imaginai sans peine, pour avoir assisté à tant d’obsèques ces dernières années, ton cercueil que j’avais entr’aperçu un bref instant lors de sa descente du corbillard. J’ai beau être rationnel, tu vois, j’ai beau essayé d’accrocher ma raison à chaque seconde qui s’enfuit, je ne parvenais pas – je ne parviens toujours pas- à t’imaginer à l’intérieur de cette boite en chêne. Alors je t’ai attendu dehors, tremblant, debout malgré la fatigue du voyage. Je t’ai guetté sur le parvis, sous le ciel qui s’obscurcissait tandis qu’au loin grondait l’orage. Je regardais le vieux pont en pierre, tout là-bas. Tiens, je crois bien qu’il faisait le même temps ce jour-là, mais nous avions su « passer entre les gouttes ». Ma seule et unique courte visite dans ta « campagne profonde » et nous voilà en train de regarder des vieilles pierres entre deux averses ! « Tu vas voir, c’est un vieux village médiéval plein de charme ». Penses-tu, je n’ai rien vu, je ne voyais que les tiens, si aveuglé par mon désir pour toi ! La preuve, ce matin, assis dans la voiture près de Pauline, je ne reconnaissais rien du paysage de notre précédente excursion pluvieuse. C’est si loin, tout ça. Oui, j’ai toujours une excuse à portée de main, tu as raison ! Mais aujourd’hui, je suis tout excusé, je n’ai plus ma raison. Moi qui ai si souvent côtoyé la mort tout au long de ma longue carrière, je refuse la tienne. Je t’ai attendu tout à l’heure sur le parvis, je regardais le vieux pont et je guettais ton apparition imminente, « toute menue dans ton imperméable turquoise ». Et puis, la pluie, enfin, a percé le ciel noir, petite perle au bout de mon doigt comme une larme recueillie derrière mes paupières que je frottais l’instant d’avant pour mieux surveiller ta venue. Un doute soudain…Non, mes yeux sont bel et bien secs, pourquoi pleurer puisque dans quelques instants je vais croquer ton cou. Mais les perles bientôt ont roulé sur la paume de ma main et les marches de l’église se sont constellées d’étoiles brunes, la poussière s’est soulevée et le parfum de terre mouillée a empli mes narines, m’a piqué les yeux. Et …et lorsqu’une perle s’est posée sur mes lèvres sèches, c’est là que j’ai reconnu ton baiser, ta caresse. Elle est venue se mêler à mes larmes salées, enfin. J’ai cessé de regarder le pont, j’ai poussé doucement la lourde porte en chêne et je t’ai emmené avec moi, en moi à l’intérieur de l’église. Je suis allé m’asseoir derrière Pauline, voûtée, secouée de sanglots, et j’ai posé ma main mouillée sur son épaule pour que tu la consoles.
C’était sûrement écrit quelque part. Tu vois, mon corps devait le savoir puisque mes larmes ont attendu ta pluie pour te faire l’amour. Oui, quelle ironie, Mamée, c’est maintenant que tu n’es plus que je doute. Non, je ne doute même plus d’ailleurs, je te crois, maintenant que je n’ai plus ton corps blotti au creux de mes bras, ce prétexte que je te brandissais en riant : Tu avais raison, cette pluie tout à l’heure, c’était toi.
« Ne vous inquiétez pas, je suis aqueuse ! » Ce sont les tout premiers mots que tu as murmurés en souriant sous mon grand parapluie, te souviens-tu, Mamée ? Drôle d’entrée en matière, j’en souris encore aujourd’hui. Que répondre à cela ? Je partis d’un grand éclat de rire. « A…quoi ? » Je crois bien que je ne connaissais même pas ce mot avant toi, malgré toute mon érudition de jeune médecin doublé d’une réputation tendre et flatteuse d’amateur de poésie. Il pleuvait à verse ce jour-là et j’étais en retard, comme à mon habitude, pour rejoindre mon cabinet, nouvellement installé en bas du parc. De sous mon grand parapluie, je t’ai aperçu dans la courbe d’une ruelle. Tu sautais dans les flaques d’eau en protégeant ta lourde chevelure blonde par un panier ajouré que tu brandissais à bout de bras au dessus de toi. Vaine précaution, la pluie ruisselait sur l’ovale de ton visage, plaquait des mèches de cheveux sur tes yeux, sur tes joues, sur ta bouche. Tu étais comme ces petits chiots mouillés et faméliques qui jappent et se secouent comme des fous au sortir de leurs premiers bains de mer. Certains-certaines- s’en irritent, moi j’ai toujours aimé cette joie animale et fiévreuse. Je me suis approché de toi et je t’ai offert un bout de mon abri de fortune. « Toi que je ne connaissais pas, toi qui ne me connaissais pas… ». Ces vers, je me les répétais sans cesse, ce printemps-là. « Paroles » me servait de presse-papier pour mes carnets d’ordonnances. Cela faisait sourire mes patients et certains, c’était ma grande fierté, se précipitaient même, sitôt franchi le seuil de mon cabinet, dans la première librairie venue où le dernier recueil de Prévert, paru près d’un an plus tôt, formait encore de hautes piles beiges. Tu ne t’appelais pas Barbara et nous n’étions pas sous les nuées de Brest. Nous étions sous celles d’Arcachon, Ville d’Hiver, ma ville depuis toujours, et celle qui devint la tienne, paradoxalement l’été.
Mes premiers mots pour toi furent plus conventionnels. « Mettez-vous à l’abri, jeune fille, vous allez attraper froid ». Je n’ai jamais été un grand séducteur auprès des femmes ! D’ailleurs, je n’avais nullement l’intention de te séduire, malgré ta beauté mouillée qui me happait déjà. Tu étais si jeune, 14, 15 ans peut-être, et j’étais alors follement épris d’une autre femme avec qui j’allais bientôt unir ma vie. Il y avait plus de paternalisme et de professionnalisme dans cette courte phrase anodine. Mais, malgré ta voix d’enfant qui toujours demeura aussi fluette que ce matin-là, plus jamais je ne pris ce ton condescendant de père ou de médecin lorsque je m’adressais à toi. D’ailleurs, avec ces onze années qui nous séparaient, bientôt, tu ne serais plus une enfant pour moi. Et bien que j’aie eu, à de nombreuses reprises, l’occasion de t’ausculter, le sérieux de mon avis médical devant ton corps nu peina toujours à se dépêtrer de mon désir pour toi.
Mon « a…quoi ? » joyeux te permis de t’épancher. Pas sur ta vie- ta mère, en pleurs, s’en chargerait bientôt- mais sur ton ressenti d’eau. Et là, sous mon grand parapluie qui déversait sa coupole d’eau à nos pieds, entourés de flaques qui bientôt s’unirent jusqu’à former d’étroits ruisseaux qui dévalèrent les ruelles incurvées entraînant dans leurs cours des pétales de magnolia (« Oh ! Des barques de fleurs, regardez ! »), je m’accrochais à ta voix, assourdie par le martèlement de la pluie, d’où s’échappaient, comme une victoire consentie par le ciel, des notes aigues qui en faisaient la louange : ondée, averse, nuée, crachin, mouillée, marée, océan, buée, glaçon, vapeur, écume, caresse…L’ensemble fluctuant au gré des inflexions de ta voix, j’eus bientôt l’impression de voguer, debout sur un frêle esquif, au centre d’un océan légèrement agité, un recueil de poésie grand ouvert devant moi, me permettant d’en décrypter le mystère. Tu étais d’une spontanéité, d’une maturité déconcertante. Déconcertante, car dès que tu cessais de parler d’eau, tu redevenais une enfant, vive, insouciante et légère comme le sont tous les enfants à cet âge-là. Puis, l’instant d’après, évoquant à nouveau cette drôle de connivence que tu avais avec cet élément, les mots coulaient de ta bouche comme un torrent imprévisible qui charrierait tout à la fois une connaissance insoupçonnée et inédite du milieu liquide et un don inné à le décrire avec les mots les plus justes et les plus beaux de notre langue française. Tandis que nous parlions, (enfin, surtout toi ! Oui, jeune homme, elle était « intarissable » !), nous avions gagné lentement l’allée du Moulin et devant la Villa Toledo qui dressait fièrement sous le ciel bas son majestueux escalier de dentelle blanche, nous nous sommes engagés dans le Parc Mauresque. Tu descendais également vers la ville d’été pour y faire quelques courses à l’Epicerie Brémontier, m'as tu dit, et tout à notre conversation aquatique, nous avions atteint le funiculaire devant le casino. Là, dans le wagon, de nouveau ta maturité a cédé devant l’enthousiasme de tes 15 ans. Tes yeux verts pétillaient comme ceux des jeunes bambins dans un manège. Tu étais si imprévisible, ma Mamée ! Nous nous sommes séparés Cours Desbiey, presqu’en face de mon cabinet. La pluie avait cessé, je me souviens avoir regardé longuement, un sourire béat sur mes lèvres, ta silhouette qui s’éloignait en sautillant dans les flaques d’eau. Je ne sus rien de plus sur toi ce jour-là, tu avais été mon petit rayon de soleil de la journée, voué à être oublié tout aussi rapidement dans le rythme trépidant de ma vie de jeune adulte.
Trois jours plus tard, tu te tenais droite devant moi, tes yeux rouges posés sur mon drôle de presse-papier, d’où s’échappait une liasse de feuilles d’ordonnance. Mon « vous allez attraper froid ! » t’avait porté malheur ou bonheur, c’est selon. Bien des années plus tard, nous reparlerions souvent des circonstances de notre deuxième rencontre et devant mes éternels vains conseils médicaux à ton encontre, tu t’échapperais souvent en riant, arguant du fait que ta désobéissance au premier d’entre eux nous avait permis de créer la plus belle histoire qui soit. Parfois, pour manifester ta colère contre moi et ces contraintes stupides que nous nous imposions et qui nous séparaient sans cesse, tu n’hésiterais pas, à plusieurs reprises, à me quitter « pour toujours » et bien des portes me seraient claquées au nez sur ces mots blessants « J’aurais mieux fait de ne pas tomber malade ce jour-là ». Avec des si, on refait une vie ! Quoiqu’il en soit, dans mon cabinet ce jour-là, tu étais bien mal en point, les yeux cernés, le nez qui coule, les cheveux ternes, ta voix d’enfant cassé, et pourtant, pour la première fois de ma vie, mes mains tremblèrent devant un corps de femme, de presque femme, d’enfant femme. Et plongeant mon regard dans tes yeux pour éviter l’aimant de tes seins, je me sentis soudain rougir, pris en faute comme un enfant, incapable de maîtriser le trouble de mes pensées.
En poussant la porte de ma salle d’attente, je t’avais immédiatement aperçu et en ressentis aussitôt un malaise, comme une envie de fuir, comme une pensée que l’on chasse au plus vite mais qui revient sans cesse se superposer, se mesurer aux autres, celles qui vous rassurent, celles qui vous construisent, celles sur quoi, jusqu’à cet instant précis, vous aviez l’assurance de fonder votre bonheur. Ce n’était pas la première fois, malgré mon amour pour Eliane, que mes yeux se posaient sur une autre femme. Mais jusqu’à toi, ces autres femmes étaient tout au mieux jolies, charmantes, intelligentes, racées, drôles, vivantes, passionnantes…, que sais-je ? Mais aussi jolies, charmantes, intelligentes, racées, drôles, vivantes, passionnantes…soient-elles, elles n’étaient jamais aussi jolies, charmantes, intelligentes, racées, drôles, vivantes, passionnantes…qu’Eliane, que je venais de demander en mariage moins d’un mois plus tôt. Elles n’étaient pas…Elles n’étaient pas toi, Mamée. Comment mettre des mots sur un sentiment si complexe ? D’autres que moi – et parmi eux les plus grands tisseurs de mots de notre langue - en ont fait l’œuvre de toute une vie, sans parvenir toutefois à en détricoter le moindre fil. Alors la pelote, Mamée, imagine ! Heureusement, me diras-tu ! Mais ce jour-là, troublé dans l’embrasement de la porte de la salle d’attente, j’aurais donné n’importe quoi pour comprendre pourquoi la présente d’une adolescente- fantasque, soit ! -rencontrée quelques jours plus tôt me mettait dans tous ces états. De fait, j’ai beau chercher, j’ai beau fouiller, je n’ai pas souvenir d’avoir songé beaucoup à toi pendant ces trois jours, ou bien parfois en souriant devant la pluie qui tombait justement.
Mais, à bien y réfléchir, ce week-end de Pâques de l’année 1946 fut particulièrement pluvieux…