C’était écrit. Pas dans les lignes de ta main, ça sûrement pas. Celle que tu ne me donnais jamais. D’ailleurs, je ne te la demandais pas, je gardais la mienne dans ma poche, je savais bien que si je tendais un doigt, ne serait-ce qu’un doigt, tu disparaîtrais jusqu’à la prochaine marée, avec le risque que la lune soit distraite l’année suivante. Non, ça se déclinait plutôt dans la palette aquatique de ton corps, dans ta galerie où nos sources fusionnaient, dans la larme de plaisir qui naissait à l’estuaire de tes yeux, dans l’eau de ta bouche que je lapais sans apaiser ma soif, dans le voile de sueur qui nappait le grain de ta peau, là, dans le creux de ton cou qui aimantait mes lèvres, longuement, quand je te retrouvais. J’aurais pu m’endormir, debout, le visage niché dans ton cou, j’aurais pu m’y noyer. Pourrais-je vivre à présent avec son simple souvenir ?
Mamée…Tu flottes partout. Sur ce banc d’église humide, sur ma canne qui scintille, sous ma veste trempée, sur ma peau qui frissonne au contact de l’eau, à tes caresses encore.
Tout à l’heure, je t’ai attendu sur le parvis de l’église. Derrière la porte en chêne qu’ils avaient refermée, j’ai entendu le son de l’orgue suivi d’un court silence, recueilli, entrecoupé de toussotements et de reniflements, sitôt brisé par la voix monocorde du curé dans le micro. Devant lui, j’imaginai sans peine, pour avoir assisté à tant d’obsèques ces dernières années, ce cercueil que j’avais entr’aperçu un bref instant lors de sa descente du corbillard. Cette chimère que j’ai défiée de mon regard pour en jauger la vacuité mais dont j’ai, bien malgré moi, percé l’écorce. Alors, j’ai fermé les yeux à m’en meurtrir les paupières pour chasser loin de ma rétine l’image fugace, aussitôt absurde, d’un corps déjà flétri. Devant moi, la lourde porte en bois a fait gémir ses gonds asséchés, et je suis resté seul dehors, apaisé, avec mes certitudes retrouvées, pour t’attendre, tremblant, debout, malgré la fatigue du voyage. Je t’ai guetté sur le parvis, sous le ciel qui s’obscurcissait tandis qu’au loin grondait l’orage. Je regardais le vieux pont en pierre, tout là-bas, sous lequel tu m’avais entraîné ce jour-là, pour laisser filer ta main dans l’eau vive. Tiens, je crois bien qu’il faisait le même temps qu’aujourd’hui, mais nous avions su « passer entre les gouttes ». Ma seule et unique courte visite dans ta « campagne profonde » et nous voilà en train de regarder des vieilles pierres entre deux averses ! « Tu vas voir, c’est un vieux village médiéval plein de charme ». Penses-tu, je n’ai rien vu, je ne voyais que les tiens, si aveuglé par mon désir pour toi ! La preuve, ce matin, assis dans la voiture près de Pauline, je ne reconnaissais rien du paysage de notre précédente excursion pluvieuse. C’est si loin, tout ça. Oui, j’ai toujours une excuse à portée de main, tu as raison ! Mais aujourd’hui, je suis tout excusé, je n’ai plus ma raison. Moi qui ai si souvent côtoyé la mort tout au long de ma longue carrière, je refuse la tienne. Je t’ai attendu tout à l’heure sur le parvis, je regardais le vieux pont et je guettais ton apparition imminente, toute menue dans ton imperméable turquoise. Et puis, la pluie, enfin, a percé le ciel noir, petite perle au bout de mon doigt comme une larme recueillie derrière mes paupières que je frottais l’instant d’avant pour mieux surveiller ta venue. Un doute soudain…Non, mes yeux sont bel et bien secs, pourquoi pleurer puisque dans quelques instants je vais croquer ton cou. Mais les perles bientôt ont roulé sur la paume de ma main et les marches de l’église se sont constellées d’étoiles brunes, la poussière s’est soulevée et le parfum de terre mouillée a empli mes narines, m’a piqué les yeux. Et …et lorsqu’une d’entre elles s’est aventurée sur mes lèvres sèches, c’est là que j’ai reconnu ton baiser, ta caresse. Elle est venue se mêler à mes larmes salées, enfin. J’ai cessé de regarder le pont, j’ai poussé doucement la lourde porte en chêne et je t’ai emmené avec moi, en moi à l’intérieur de l’église. Je suis allé m’asseoir derrière Pauline, voûtée, secouée de sanglots, et j’ai posé ma main mouillée sur son épaule pour que tu la consoles.
Tu étais l’eau, Mamée, tu était l’eau, moi le galet. J’étais sur la grève, loin du ressac. Tu m’as trouvé un jour de pluie. Je ne sais toujours pas pourquoi tu m’as choisi ce jour-là, moi, pourquoi moi, aussi gris, aussi lisse que les autres galets, aussi terne que le ciel cendré. Tes yeux se sont posés sur moi, tu m’as effleuré du bout des doigts puis tu m’as lové dans le creux de ta main, et j’ai su qu’avant toi j’avais froid. Tu m’as déposé près des vagues, là où tu saurais toujours me retrouver. Je me suis cru abandonné, mais chaque année tu étais ma grande marée. Et près des vagues, solstices après solstices, le souvenir et l’attente de ton retour me donnaient l’éclat dont je tirais ma force, ma joie de vivre.
Tu es en moi, Mamée, dissous-moi, émiette-moi.
Un jour, je serai sable que tu viendras lécher, aspirer, enrouler dans ta vague.
Ne t’en va pas trop loin, Mamée, ne t’en va pas trop loin au large.