VOUS VOUS ASSEYEZ sur la première marche, la poussière se soulève, vous la rabattez de la paume, des deux paumes bien à plat sur la pierre, brûlante, rugueuse. Les cloches, trop près, traversent votre ventre. Mamée, Mamée. Elles scandent son prénom. Ma Mée, Ma Mée. Le font résonner dans votre corps. Voyelle ouverte et ronde, vous expirez l’air à grosse goulée et tout ce qu’il contient d’amour comprimé, contrarié depuis des mois, et tout ce qu’il contient de refus, de déni. Voyelle fermée et longue. Vous manquez d’air. Ne se régénère plus, ne se régénérera plus.
Le parvis s’est vidé peu à peu, les grappes noires bues par la bouche grande ouverte de la masse grise. Un ciel bas, variqueux pèse sur le clocher. Bientôt, vous restez seul. Ils ont refermé la lourde porte en chêne. Un dernier vibrato, Ma Mée, s’est coincé dans votre gorge. Vous déglutissez. Vous déglutissez sur les premières notes de l’orge, étouffées, derrière, dedans. Dedans, vous ne pouvez pas. Dedans, il n’y a pas assez de bancs noircis pour masquer son coffret en chêne. Vous la savez ailleurs que dans cette boîte-là, vous la voulez ailleurs que dans cette boîte-là. Vous la voulez là, en vous. Sur vous, sous vous, sous vos paumes bien à plat sur la pierre brûlante, sous vos paumes qui s’arrondissent, caresse l’air moite, puis s’assèche dans vos poings.
Eliane est entrée tout à l’heure, un peu à l’écart, à la suite de la famille de Mamée. Vous avez reconnu sa mère, aussi éplorée que la première fois dans votre cabinet. Le même dédain aussi, pour la cadette, la petite…comment s’appelait–elle déjà…Pauline, oui Pauline. Pas un seul geste, pas un seul regard dans sa direction. Qui la suit comme son ombre, énorme et grise, jusque dans son regard. Vitreux. Plus aucune lumière dans ses yeux, cette lumière qui tour à tour caressait ou fusillait les courbes de Mamée, ce jour-là, dans votre cabinet. Eliane a pénétré l’ombre de l’église puis s’est retourné vers vous, étonnée sans doute que vous ne la suiviez pas. Un mouchoir dépassait de votre poche, vous vous êtes épongé le front, l’avez congédiez d’un geste sec du poignet.
Sur la première marche, une grosse goutte s’écrase, s’étoile sur la poussière. Le mouillé sur le sec. La même odeur, le même parfum que ce premier jour avec elle, là-haut, dans le labyrinthe des ruelles arrondies, dans la douceur des premiers jours d’un printemps pluvieux. Enfin, la voilà. Dans vos paumes que vous creusez pour ne pas la laisser filer, pour la porter à vos lèvres. Elle vous y a déjà devancé. Un peu salé. Son eau et votre sueur se mélangent, comme les sources qui suintaient de vos corps mélangés la première fois. Vous aviez si soif à chaque fois, si soif de son eau sous vos doigts. Vos doigts de sourciers, disait-elle. Elle en regorgeait, il suffisait d’en connaître la carte souterraine, à fleur de peau. De la cartographier, vous lui murmuriez ça tout près, dans un souffle, ça la faisait rire à chaque fois. Elle vous disait, arrête tes mots savants, tu fais fuir nos marées, tu vas me glacer.
Son glacier à jamais dans son coffret en chêne, derrière, dedans. Son corps glacé, figé, dont les courbes s’érodent déjà loin de vos mains, de vos yeux, de votre bouche. Depuis deux jours. Vous avez refusé de la voir une dernière fois. Vous avez voulu conserver d’elle l’image imprimée sur vos sens, en filigrane sur vos yeux, vos doigts, pour combien de temps ; le goût de sa peau, de sa bouche, de son sexe ; Sa voix, son rire déjà que vous n’entendez plus ; Son odeur, son parfum, le sien, le vôtre, les autres, impalpables, innommables que vous avez senti ensemble, emmagasinés dans un coin de votre mémoire sensorielle et qui un jour, un bref instant, une fraction de seconde, et déjà vous ne saurez plus, juste le plaisir et très vite la douleur. Vous avez refuser de la voir une dernière fois, mais l’imagination déborde sur vos souvenirs et vos nuits se cognent à ses lèvres bleuies, à la cascade de ses reins, pétrifiée. Puis le glacier soudain qui se fait moraine et vos mains chaque matin qui ramènent par poignées le grain fin de sa peau.
Deux jours à l’attendre ou redouter son absence, définitive. Deux jours, votre corps tendu vers elle, vers ce ciel trop bleu, comme l’océan d’où. Puis au réveil ce matin, les mains pleines de son sable, vous avez vu que la nuit avait laissé place à un ciel parcheminé de blanc et de gris, comme l’écume d’où. Vous aviez su qu’elle ne tarderait pas, qu’elle avait choisi ce jour-là où elle serait portée en terre. Vous aviez su qu’elle de tarderait pas. Ou qu’il vous faudrait vivre à jamais sans elle.
Et là soudain sur vos lèvres, sur votre peau sèche d’elle, à nouveau vivante, à nouveau vibrante sous votre langue agile, vous la reconnaissez. Les yeux fermés, le visage tendu vers ses caresses, sa sueur, sa salive, ses postillons. Brumisé, puis très vite fouetté, le corps chaud, moite, sous votre costume à essorer. A vous gorger d’elle, trempé jusqu’au os. Vous vous levez, titubant à en perdre l’équilibre. Et vous rattraper à la poignée de la lourde porte en chêne…
Mamée…
Que vous poussez doucement, l’emmenant avec vous, en vous, vers l’obscurité et le recueillement des bancs clairsemés. Vers le regard surpris, courroucé d’Eliane. Vos vêtements détrempés, votre parfum de terre mouillée comme autant de preuve de votre amour adultère. Vers les épaules massives de Pauline, voûtées, secouées de sanglots, où vous posez les mains, les deux paumes bien à plat. Comme un relais.
Elle était l’eau. Elle était l’eau, vous le galet. Sur la grève, loin du ressac. Elle vous a ramassé un jour de pluie. Pourquoi ce jour-là, pourquoi vous surtout, si terne, si gris, aussi terne, aussi gris que les autres galets ? Ses yeux se sont posés sur vous, elle vous a effleuré du bout des doigts, puis lové dans le creux de sa main.
Tu es en moi, Mamée, dissous-moi, émiette-moi. Un jour, je serai sable que tu viendras lécher, aspirer, enrouler dans ta vague. Ne t’en va pas trop loin, Mamée, ne t’en va pas trop loin au large.