COMME UN PRETEXTE A BOUT DE BRAS, le carnet à spirales dans l’entrebâillement de la porte de la forge le lendemain. Comme un prétexte à votre désertion de la veille, le carnet auréolé des mots de Mamée, tracés à la lumière alternative d’une lampe torche défaillante qu’elle dirigeait maladroitement sur vos genoux.
Sur vos genoux, la même lumière sur le carnet fripé, dans l’ombre puis l’éclat brouillé des éclairs à travers le prisme coloré du vitrail ; et loin, loin des regards hagards de vos compagnons de banc, leur euphorie ce jour là, au lendemain d’un tel succès, inopiné, inespéré, loin, si loin des mots de Mamée, à mille lieues d’en saisir leur poésie, à mille lieues de saisir la magie d’une rencontre improbable. Leur parler de Mamée, ce matin là, à quoi bon. Leur parler d’une vieille femme pétillante, de l’odeur de son rire, de ses mots en cascade, très vite, à peine assise près de vous. La veille, sur un banc en bois humide, avec le goût de la douleur dans votre bouche. Vous aviez bien essayé de leur expliquer votre escapade nocturne, de retranscrire l’alchimie d’une rencontre d’un autre âge. Mais à quoi bon. Il vous avait suffit d’évoquer son âge justement, les rides au coin de ses yeux, sitôt salués par une salve de rires ironiques, un peu gras.
Seul Patrice, le bras animé des coups portés sur l’enclume, avait planté son regard dans le vôtre. Les trois autres s’étaient esquivés, à la recherche d’un article dithyrambique, tant clamé la veille au soir par le journaliste aviné. Vous étiez restés tout deux silencieux un court instant, puis il avait posé son marteau comme un homme ôte son chapeau. Pour mieux vous écouter lui parler d’elle.
Seule là bas dans son coffret en chêne. Seul, assis tout près de vous, seul. Quand les souvenirs, trop lourds à trier du hier, du possible, du refus, du déni, s’ancrent encore dans le repli sur soi.
D’où s’extirpent les mots dits ce jour là, enrobés de maladresse, de doute. Aviez-vous rêvé cette rencontre ? Lui aviez-vous donné plus d’importance qu’elle n’en avait eu ?
Après tout…
Après tout, il ne s’agissait que d’une vieille femme un peu excentrique rencontrée la veille au soir au paroxysme de votre douleur, de votre dépit, de votre plaisir gâché. Après tout, il ne s’agissait peut être que d’un léger badinage sur la météo, de l’amour immodéré d’une vieille folle pour l’eau où elle puisait son énergie, flaque après flaque, gorgée après gorgée, gargouillant des mots emplis de poésie qui étaient venus se poser comme un baume sur votre douleur. Et puis son rire, sa candeur à vous parler des nuages, des sources, des fontaines…Simone Fontaine, la bien nommée, vous avait elle crié au petit matin, depuis les grilles du jardin public. Simone fontaine, la bien nommée, mais tout le monde m’appelle Mamée. Frêle silhouette qui disparaît dans l’aube rosissante, et dans le creux de vos mains, sur un vieux carnet à spirale, quelques uns de ses mots recopiés de concert, à la lueur d’une lampe torche défaillante, comme un phare qui ne fait qu’effleurer la surface d’un profond océan.
D’une écriture hachée, nocturne, mouillée…
Que je la touche du bout du pied, du bout du doigt, de tout mon corps, que je la goûte du bout des lèvres, du bout des dents, de toute ma langue, que je la sente jusqu ‘à l’ivresse, après l’averse sur la sécheresse, que je l’entende en clapotis, ou assourdie, au fond d’un puits, que je la vois trait d’horizon ou petits points d’exclamation, et aussi sec, je suis aqueuse.