
Sur le Pont Mirabeau,
Je l’ai vu se pencher,
Frêles comme des roseaux
Ses mains se sont posées
Dans l’anfractuosité
Du parapet bleuté
Sous l’infime lumière
D’antiques lampadaires.
Me voilà mes amies,
J’ai quitté mon habit
Pour rejoindre sans bruit
Votre foule de pluie.
Avant j’étais humaine
Et je n’avais de cesse
De guetter l’eau du ciel
Pour atteindre l’ivresse,
Et quand au bout du doigt
J’attrapais une proie,
Aussitôt inondée
Je n’étais plus qu’ondée.
Me voila mes amies
J’ai quitté mon habit
Pour rejoindre sans bruit
Votre océan de pluie.
Quand à perte de vue
Se déployait la mer,
Mon cœur était en crue
De vagues nourricières,
Et quand du bout du pied
Je touchais l’eau salée,
Au creux de tous mes os
Je n’étais plus que flot.
Me voila mes amies
J’ai quitté mon habit
Pour rejoindre sans bruit
Votre cacophonie.
Votre doux clapotis
Qui perlait sur un toit,
Votre écho assourdi
Au fond d’un puits étroit,
Faisaient vibrer mon âme
Et rendaient mélomane
Chaque goutte de sang
Qui frappait mes tympans.
Me voila mes amies
J’ai quitté mon habit
Pour rejoindre sans bruit
Vos senteurs infinies.
Votre parfum de terre,
Quand l’été est mouillé,
L’eau croupie des gouttières,
Que l’on vient à vider,
Etaient autant d’odeurs
Que mon corps, voleur,
S’évertuait à glaner
Pour les collectionner.
Me voila mes amies
J’ai quitté mon habit
Pour rejoindre sans bruit
Vos saveurs inouïes.
Vos bulles qui s’éclatent
Sur mon palais désert
Et jouent à l’acrobate
Sur les dents de l’amer,
Se faisaient langoureuse
Sur ma langue râpeuse
Avant de se noyer
Dans mon corps tout entier.
Me voila mes amies
J’ai quitté mon habit
Pour rejoindre sans bruit
Votre éternelle vie.
Sur le Pont Mirabeau,
Je l’ai vu se pencher,
Frêle comme un roseau,
Elle s’est laissée couler
Vers les eaux assombries
De la Seine endormie.
Tu vois, j’avais juré
De ne rien empêcher.
Te voila mon amie
T’as quitté ton habit
Pour rejoindre sans bruit
Tes compagnes de pluie.