
Nous arrivions souvent les premiers, aux premières lueurs d’un soleil automnal blafard, chaussés de bottes en caoutchouc sur nos survêtements usés, un k-way tout froissé au cas où, et notre sécateur, indispensable et précieuse arme, qui tintinnabulait au fond de nos seaux vides.
Nous arrivions souvent les premiers, prenant au passage, au bout de notre chemin, Jeannette et Marcel dans notre vieille R16. On se serrait un peu à l’arrière, leur faisait de la place en riant, poussant sur les fesses d’Ulysse, notre cocker noir, pour essayer de le hisser sur la plage arrière, sa place favorite, où ses coussinets esquivaient les brûlures dont nos cuisses conservaient le souvenir estival sur les sièges en faux cuir noir. Nous descendions à droite du chemin et dans le creux, juste avant la grande côte de chez Fernand, mon père actionnait son klaxon trafiqué, à notre plus grande joie à toutes deux.
En haut de la côte, en passant devant la Duranderie, nous saluions Fernand, déjà à l’œuvre dans son potager. Ma mère, à l’avant, serrait entre ses jambes, son vieux bidon à lait tout cabossé, en prévision du retour, quand nous nous arrêterions pour le remplir, souvent au pis de la vache, du breuvage encore chaud et mousseux destiné au miot du soir. Nous échangerions deux, trois mots sur le temps avec la taciturne Paulette. Fernand, passant devant l’étable, lancerait d’un ton guilleret « Ma jument l’avait ben prévu, l’orage de c’te nuit… ».
2 francs… 2 francs le bidon… J’avais perdu ma pièce, une fois, dans un fossé d’herbes grillées, en balançant trop haut l’anse en bois…
Nous arrivions souvent les premiers et mon grand père était déjà dans la cour de la Moutonnière ou remontait de la cave, une main derrière son dos voûté, la gapette solidement vissée sur la tête, les yeux plissés. La grosse Louise, sa compagne, apparaissait dans l’entrebâillement de la porte fermière, sa masse énorme et grise semblant faire corps avec la partie basse fermée.
La joyeuse équipée abandonnait la R16 près du grand saule pleureur et s’ébrouait dans la cour dans un claquement de portières. Ulysse, le chien le plus rapide qui soit pour sortir d’une voiture- labourant au passage les cuisses des passagers arrière- ne faillait pas à sa réputation, bien heureux de s’éloigner des chaussures de sécurité de l’oncle Marcel. Papa s’avançait vers son père, pour échanger une solide poignée de main, et un « t’a d’jà fait ton tour ? ». Marcel suivait et pressait l’action avant même le salut du matin. D’un ton faussement sévère, Maman rappelait Ulysse qui était déjà loin, tandis que Jeannette s’avançait de sa démarche hésitante vers la grosse Louise, qui semblait à présent vissée sur la pierre du porche. Ma sœur et moi, on faisait semblant de défroisser nos K-way, repoussant de notre mieux l’instant où il nous faudrait effleurer les grosses joues flasques de la Louise, premières vagues d’un corps houleux, ainsi que l’attestaient quelques soutien gorges, bonnets G, qui ballottaient sur un fil à linge, tels un amas d’algues grisâtres.
La cour bientôt se remplissait de voitures : Des oncles, des tantes, des cousins de Bessé, de La Bazoge et parfois les petits cousins viticulteurs de Chahaignes, quand ils ne vendangeaient pas eux-mêmes ce jour là, en contrebas du plateau, sur les coteaux ensoleillés de Lhomme. Il traînait dans la fraîcheur du petit matin un air de fête, de tradition sacrée, de responsabilités aussi pour les plus jeunes d’entre nous qui brandissaient fièrement leurs seaux ou leurs paniers en plastique.
Marcel, qui ne tenait déjà plus en place, expédiait les retrouvailles familiales par des intempestifs « Y’êtes-vous ?... » Bon, on va p’t être pas traîner là, y’a du boulôt »…Alors la troupe se mettait en marche, par petits groupes, sur le chemin qui descend vers la cave, nichée tout en bas à l’orée du bois du grand-père. Au premier virage, on remontait les cols, l’air est plus vif à l’ombre des grands chênes qui bordent le chemin à droite, mais bientôt nous respirions à plein poumon le parfum annonciateur de la vigne, une odeur unique, multiple, presque insaisissable qui mêle les essences les plus brutes et les plus suaves : La terre froide blanchie par les premiers givres, le bois de sarment, le suc du fruit mûr ou pourri…
La vigne de Pierre n’était pas bien grande, tout au plus une vingtaine de rangs en pente douce qui sillonnaient horizontalement le contrebas d’un vaste champ. Mais qu’ils me semblent longs dans mes souvenirs, quand il fallait les remonter pour dénicher les grappes oubliées.
A l’entrée de la cave, tandis que les plus jeunes, avides de mains poisseuses, s’approchaient furtivement des premiers ceps pour goûter les précieuses billes sanguines, les choses s’organisaient dans un brouhaha d’ordres et de recommandations controversés. A notre plus grande fierté, papa remportait comme chaque année le plus haut grade : porteur de hotte ! Les rangs étaient distribués, deux par deux, le matériel consciencieusement vérifié – y’ coupe pas mon sécateur ! – et le top du départ lancé par le sacro saint gardien de la cave : mon Grand Père.
- Allez vous aut’es, travail bien réparti ne tue pas !
Pierre, mon grand-père était un homme d’économie. Aussi rude que la terre du val de Loir qu’il avait façonnée toute sa vie, il fallait piocher loin en lui pour trouver de la tendresse et de la loquacité. Ainsi, cachait-il le plus souvent ses mots et ses émotions sous de vieux dictons ou expressions émaillées de patois local qui lui permettaient surtout l’économie d’un long et vain discours.
Or cette année-là – je devais avoir 12 ou 13 ans- nous devions découvrir, nous, ses petits enfants présents, ses aides vendangeurs d’un jour, que sous son apparente âpreté se nichaient un esprit vif, tendre et non dénué d’humour.
Tandis que chacun rejoignaient son rang, l’arme au poing, le seau en main, mon père hissait sa lourde hotte et en ajustait méticuleusement les lanières à ses épaules. Il demeurait quelques instants près de mon grand-père, à l’entrée de la cave, dans une même posture de gardiens silencieux, complices et imperturbables, semblant tout deux faire corps contre quiconque pourrait en perturber l’équilibre en ce jour de fragile alchimie. J’ai d’ailleurs peu de souvenir de ce lieu mystérieux où la femme n’était pas toujours la bienvenue.
Très vite, cependant, il rejoignait le gros de la troupe qui s’activait avec entrain sur les premiers ceps enguirlandés de grappillons violacés.
- Bah alors ! Qu’est-ce que vous bouiner avec vos sécateurs ? z’êtes pas prêts de remplir ma hotte ! , lançait-il, moqueur, à la cantonade.
Une flopée de protestations enjouées s’élevait alors généralement des dos courbés et c’est à cet instant précis, cette année-là, que Stéphane, l’un de mes cousins, se piqua au jeu favori du grand-père :
- Les grands diseurs ne sont pas les grands faiseurs ! Lâche donc ta hotte, si t’es un homme !
- Eh ! Qu’est ce qu’il a le gnard ? , rétorque alors mon père, en s’avançant dans le rang du cousin, l’air faussement batailleur
- Panier ! lance, deux ou trois rangs plus loin, l’oncle Marcel qui comme d’habitude avait achevé la besogne en un tournemain.
Tandis que mon père, détourné de ses pensées badines, s’avance vers son beau frère pour le décharger de sa première récolte, le cousin grommelle entre ses dents :
- Ah Marcel ! Egal à lui même…Aussitôt dit, aussitôt fait ! Mais…Qui veut voyager loin ménage sa monture !
On entend alors l’oncle Georges, pourtant d’habitude fort discret, lui rétorquer, très pince sans rire :
- A cœur vaillant, rien d’impossible !
Le ton de la journée était donné, sans aucun conciliabule préliminaire. Emoustillé par le grand air et le travail collectif, la complicité familiale ne fut jamais aussi implicite que ce jour-là. De confidentielle, la joute verbale se répandit peu à peu dans la vigne, sautant allègrement les rangs, rebondissant sur les seaux, répondant aux cliquetis des sécateurs. Il y eu bien sûr les habituels réfractaires – l’oncle Marcel en tête, « mais taisez-vous donc, ça n’avance pas ! », les « longs à la détente » - en chef de file maman qui s’était un jour exclamée en jouant au Tarot « qu’est- ce qu’on fait quand on a le Petit ? » et enfin les plus jeunes – dont nous faisions partie ma sœur et moi – à qui ils manquaient les références littéraires et autres connaissances ancestrales pour pouvoir rebondir allégrement sur les jeux de mots des aînés. Mais très vite, les règles du jeu s’imposèrent à tous et la vigne ne fut bientôt plus qu’un champs de rires étouffés, qu’un chant de mots à brûle-pourpoint entrecoupés de « oh ! bien joué ! » de « bof facile ! », de « déjà faite, cette-là ! » et de la sempiternelle remarque du retardataire « oh non ! J’allais le dire ! ». De badins et spontanés, les dialogues devinrent orientés, à seule fin de pouvoir placer, le plus naturellement possible, sa petite contribution littéraire, que l’on se répétait mentalement pendant de longues minutes en attendant le bon moment et que souvent on oubliait tout aussi vite dans le fou rire collectif.
Ainsi, put on entendre, en réponse à Maman qui se lamentait de n’avoir toujours pas rempli son premier seau, le cousin Stéphane reprendre le flambeau et lancer un « T’inquiète pas, Tata, les petits ruisseaux font les grandes rivières » vexant d’emblée Maman, encore hors jeu, qui se réfugia derrière la légendaire excuse de tout bon vendangeur qui se respecte : « N’empêche ! J’suis sûre que je suis tombée sur le rang le plus chargé », coupé d’un non moins légendaire « Panier ! » - Marcel toujours - déclenchant un « encore ? ! » - collectif cette fois - suivi d’un commentaire de notre porteur de hotte qui, se piquant également au jeu, s’engouffra dans la brèche par un : « Et oui, M’sieurs Dames, c’est à l'œuvre qu’on connaît l'artisan… »
Tous les prétextes sont bons pour placer sa trouvaille. Un « j’vous préviens, je m’arrête au bout du rang » préfigure un « qui va doucement, va sainement » aussitôt contredit par un intempestif « Il ne faut pas jeter le manche après la cognée ». Un coup d’œil vers le ciel gris et bas présage un « Le temps s'abernodit, y’va cheu une rnapée » suivi de « pluie du matin n’arrête pas le pèlerin » tandis que mon père courant de panier en panier répète à chacun « j’arrive, j’arrive…je n’ peux pas être au four et au moulin »…
Le coup de grâce fut porté vers 10 heures, quand le grand-père sortit enfin de sa tanière, la main en visière, et s’écria :
- Tout vient à point à qui sait attendre ! La pause au bout du rang !
A sa grande surprise, son appel, habituellement salué par des soupirs de soulagement, provoqua l’hilarité générale. Oubliant le « bout du rang », on lâcha prestement seaux et sécateurs à ses pieds, se découvrant soudain, désarmé, les mains gourdes et poisseuses. Tandis que chacun remontait son rang vers la cave, Maman y alla de son laïus moralisateur- « J’veux pas vous entendre devant le Grand Père, vous m’arrêtez ça tout de suite ! » ouvrant bien malgré elle des perspectives nouvelles aux joueurs les plus assidus, qui plus est las de conjuguer les vertus du travail et du courage à tous les temps, surtout gris. (L’un d’entre eux lançant un « t’inquiète Fany, qui aime bien, châtie bien », qui ne laissait rien présager de bon pour la suite des évènements)
Un vieux cabanon en bois vermoulu jouxte la cave taillée à même le tuffeau. L’intérieur y est sombre et humide et une odeur acre de moisissure vous prend à la gorge la porte à peine franchie. Sur la table entourée de bancs brinquebalants, un petit banquet improvisé attend les vendangeurs : Hareng pomme de terre échalote, terrine de rillettes, pains de deux, pêches de vigne à la peau duveteuse…Au centre, trône une bouteille de Jasnières du cousin Croisard, entourée de petits verres ronds de cantine que nous nous empressons de soulever, un peu collés à la vieille toile cirée passée de couleurs, pour y regarder le numéro porté en dessous et jouer au jeu du « t’as quel âge, toi ? ».
Le cousin Croisard s’empare de la bouteille et confirme, avec dans le regard qui pétille soudain un je-ne-sais-quoi d’humilité et de fierté mélangé, le cru choisit par le Grand-Père. « Pendant que tu y es, sers donc ! » Chacun se tient debout, à distance respectable autour de la table pendant le service. Puis, les petits verres passent de main en main, s’entrechoquent les uns avec les autres et sont portés aux lèvres dans un silence presque religieux. Les langues claquent, se délient peu à peu tandis que l’on traîne les bancs pour prendre place autour de la table. Les hommes se partagent le hareng sous l’air dégoutté des femmes qui préfèrent les tartines de rillettes bien grasses. On ne sait d’ailleurs qui, à ce moment là, commet, à dessein sûrement, le pire sacrilège qui soit en matière de boulangerie, mais il provoque aussitôt l’effet escompté : Le pain de deux retrouvé sens dessus dessous arrache un « Y’a le diable sur la maison» conjointement prononcé par le Grand père et Maman, l’un avec effroi, la seconde, une pointe d’ironie dans la voix, à l’intention de nous, ses filles, qui passions notre temps à se moquer gentiment de ses belles manières apprises chez les bonnes sœurs de Ruillé. Les esprits les plus avisés se regardent, l’œil malicieux de la complicité retrouvé, bravant le regard sévère de maman qui comprend un peu tardivement la subtilité du piège où elle s’est fourvoyée. Ma sœur en profite pour river son clou au cousin Hervé qui s’est jeté goulûment sur le pot de rillettes, lançant rapidement, de peur qu’on ne lui vole la primeur, un « N’aie pas les yeux plus grands que le ventre ! ». A l’autre bout de la table, grand-père, loin de nos jeux d’enfants, s’est déjà levé, vide son verre d’un trait avant de le reposer bruyamment sur l’antique toile cirée aux décors de chasse jaunis et constellés d’étoiles de culs de bouteilles. C’est là le signal du retour aux rangs, la fin du repos des guerriers.
La matinée s’étire sous un ciel zébré de nuages variqueux, les estomacs commencent à gronder, écoeurés de la douceur du raisin, assoiffés de salé. Les plus jeunes désertent peu à peu la vigne, s’échappent du joug parental à la faveur d’une fin de rang, pour courir rejoindre le grand-père dans la cave et s’attribuer ipso facto le rôle d’effeuilleurs de tonneau, tandis que papa poursuit, les épaules meurtries par la lourde hotte, son incessante noria de la vigne à la cave, où il s’octroie à chaque retour des pauses de plus en plus longues, aidant alors le grand-père, imperturbable, qui prépare calmement les tonneaux vides, rougis des vendanges passées, les ferme à coup de marteau une fois remplis, s’empare d’une poignée de jonc pour boucher les interstices et les soulève pour les déposer sur le chantier au fond de la cave. Dans les manœuvres les plus ardues, nous sommes fermement priés de déguerpir de leurs jambes et nous courons nous réfugier à droite de l’entrée, dans l’alcôve la plus sombre, vers le grand pressoir encore vide qui ce soir recueillera les raisins blancs des trois derniers rangs.
Vers midi, les derniers courageux se rassemblent à l’entrée de la cave. Les femmes ont, depuis longtemps déjà, déserté les rangs pour rejoindre et aider Louise, là haut, dans les derniers préparatifs du déjeuner. Les épaules sont lourdes, les mains endolories, la soif et la faim tenaillent les estomacs et les langues ne songent plus guère aux mots de l’esprit mais aux mets du palais. Là-haut, dans l’étroite pièce à vivre qui se terre, toute recroquevillée, au bout d’un long et massif corps de ferme, la table est déjà dressée. Ca fleure bon la poule au pot, les champignons, les pommes de terre. Un repas qui tient bien au corps. A gauche de l’entrée, jouxtant la porte de la chambre, un vieux poêle à bois ronronne, ce même poêle qui, par une claire journée printanière, avalera notre plus belle trouvaille d’enfant, petit trophée multicolore, embelli par le souvenir, recueilli agonisant, les ailes atrophiées, devant la roue de nos bicyclettes que nous menions, ma sœur et moi, vers la Moutonnière. Petit trésor précieux, lové dans le creux de nos mains, fierté de gamines citadines, « T’as vu comme il est beau notre papillon Mémé », sitôt happé par la grosse Louise et jeté sous nos yeux dans le feu. Déjà loin notre trouvaille, grillée derrière le clapet refermé d’un coup de crochet vigoureux. Au creux de nos mains moites, son souvenir : poudre de couleurs. De quoi briser une enfance.
A l’insu de la maîtresse de maison qui traîne son poids dans l’arrière cuisine, maman a déjà saisi un vieux chiffon et astique, avec le coin le plus propre, les écuelles à soupes poussiéreuses, sous le regard amusé de mon père qui surprend la scène en entrant et la souligne d’un joyeux « Quand les chats sont partis… ». Les derniers retardataires s’amassent près du poêle. Un bref instant et c’est la vigne toute entière qui impose sa fraîcheur de terroir aux effluves chaudes des fourneaux, comme un puissant choc olfactif et thermique qui réveille en chacun l’étincelle du jeu matinal. Car autour de la table, l’inspiration déborde soudain et s’entrechoque à l’instar des assiettes que l’on remplit d’une soupe claire et fumante, à l’instar des bruits de cuillères qui raclent les derniers vermicelles. Entre deux lampées, on dévoile son jeu, on sort ses atouts « l’appétit vient en mangeant », « ventre affamé n’a point d’oreille », « à bon vin, point d’enseigne »…Les plus mordus affinent leurs stratégies, solitaires ou tacitement groupées, pour atteindre avec subtilité l’expression la plus inattendue et la déposer sur la table comme une cerise sur un gâteau. Tout devient prétexte proverbial : la soupière ébréchée, un bâillement prolongé, le souvenir d’une vielle dette, un soupir exagéré, un ventre un peu trop replet, un ancien de sa classe à la fortune douteuse…Au fromage, on apporte les petits chèvres de la Mère Branlard, la voisine, et on lance les paris sur les asticots. « Prudence est mère de sûreté », on scrute son morceau avant de l’avaler !
Le grand-père ne dit mot de tout le repas. Il parait absent, réfugié dans sa vigne ou dans sa vieillesse, qui sait ? Nos jeux de mots semblent glisser sans accroche sur sa peau ridée, sans faire jaillir l’étincelle attendue dans ses yeux fatigués. Peu à peu, chacun remarque son air taciturne, on se regarde un peu embarrassé, on fait taire les derniers plaisantins tandis que les assiettes sont retournées, pour manger le dessert, parfois avec la fourchette, au grand dam de maman.
Profitant du remue-ménage autour de la table que l’on dessert pour apporter les tasses à café dépareillées, ma sœur prend la poudre d’escampette pour se rendre aux toilettes. Personne ne voit le manège du grand-père qui se glisse sans bruit sur le siège qui jouxte le sien. A son retour, la petite fille reste un instant interdite devant le grand-père qui la regarde, soudain, avec sévérité et prononce froidement : « …Qui revient, trouve un gros chien. » Un silence gêné suit sa remontrance tandis que s’allume dans ses prunelles usées une lueur d’ironie. Les rires fusent enfin, d’abord discrets puis en cascade de soulagement et de reconnaissance. C’est à mon père que l’on doit le dernier mot de cette journée de moisson, comme le dernier grappillon apporté au tonneau : « A tout seigneur, tout honneur… »
Nous partions souvent les derniers, aux dernières lueurs d’un soleil automnal blafard. Ma mère, à l’avant, serrait entre ses jambes, son vieux bidon à lait tout cabossé…
Version definitive après moult corrections, ajouts et appels à mémoire ! Un grand merci au porteur de hotte et de souvenirs ainsi qu'à tous ceux qui ont déposé leur grappe dans mon grand tonneau de nostalgie.