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Transhumance


Il avait mis l’après-midi entière à la monter, et ce malgré un savant procédé de marquage mis au point la dernière fois. L’ennui, c’était que la dernière fois, ça devait bien remonter à une bonne dizaine d’années et il faut bien reconnaître que sur une aussi longue période, toute traçabilité, aussi ingénieuse soit-elle, a ses limites : Des lambeaux de ruban adhésif crème adhéraient au fond du grand sac toilé et sur ceux qui miraculeusement étaient restés enlacés toutes ces années à leur montant d’acier, l’encre avait fondue comme neige au soleil. Difficile dans ces conditions de distinguer la croix du cercle qui permettait jadis d’associer par famille les baguettes de ce mikado géant. Depuis quelques heures déjà, le gazon grillé près de la vieille grange était devenu un véritable champ de bataille : A l’aile droite, des rangées de piquets gris au repos avant le garde à vous, à l’aile gauche, des paquets de toiles, camaïeu de bleus et de beiges, comme autant de drapeaux repliés qui attendaient la charge pour se déployer. Au centre, un fin stratège, mon père, qui triait, décodait, regroupait, emboîtait, écartait, tantôt debout, l’air vague et calme du général en pleine réflexion, tantôt accroupi, le nez sur le plan de bataille, vieux parchemin craquant aux couleurs sépia sur lequel s’estompaient des schémas ancestraux.

 


On s’étaient toutes trois regroupées à l’arrière, dans la cuisine, cantonnées derrière la fenêtre coulissante par laquelle on distinguait toute la scène.  Un repli discret avait succédé à de timides suggestions – As-tu besoin d’un coup de main ? T’es sûr ? Tu crois pas que ces deux là pourraient aller ensemble…Bon, si t’as besoin de nous…-  mais notre enthousiasme habituel et nos fous rires de conspiratrices avaient rapidement fait place à une sourde inquiétude : et s’il n’y arrivait pas ? Toute notre logistique hôtelière reposait sur ce grand dortoir improvisé où nous avions prévu de parquer les cousines. Et notre fête, notre grande fête, qui approchait à grand pas.

 


Le soleil rougeoyait déjà entre les deux chênes quand il put enfin s’accorder le repos du guerrier devant la grande table sous le tilleul. Un verre de rosé à portée de main, il contemplait, pensif, sa victoire durement acquise, son champ de bataille transformé en camp de base : la grande toile de tente familiale, bleue délavée, se dressait fièrement au milieu de la pelouse et dans ses entrailles, deux chambres de fines toiles beiges étaient fin prêtes à accueillir quelques jours plus tard ses hôtes de passage, le temps d’une nuit de repos qu’on espérait la plus courte possible. Et à son regard méditatif, on devinait qu’il dressait déjà le plan de sa prochaine bataille avec le temps.

 


Car la dernière fois qu’on l’avait monté, cette fameuse tente, ça devait bien remonter à. Oui, au moins. 76, l’année de la toiture, l’année de la sécheresse. La toute première année de notre transhumance…

 


Du plus loin que je me souvienne, cette transhumance avait ponctué toute mon enfance, et pas seulement les jours où elle avait lieu. Dès le jeudi soir, l’étroit couloir de notre demeure mancelle se remplissait d’objets hétéroclites, poussés le long du mur, en file indienne : les à descendre. Il y avait là les incontournables : bacs remplis d’outils, bleu de travail repassé ( !) et plié, paniers de jardinier en plastique vert bouteille remplis de bocaux et de bouteilles (vides)…Et puis, les saisonniers : boucheuse prêtée çà et là à ramener à Marcel, cubi vide à déposer à Chahaignes, sachets de semis, carnet de santé d’Ulysse qui avait son vétérinaire personnel à la Chartre. Le tout laissant peu de place, donc, pour se mouvoir jusqu’au samedi midi. Il le fallait pourtant, se mouvoir, le samedi midi, si on voulait éviter la foudre du grand yaka pressé de rejoindre Sa campagne. Et si la plupart du temps on écartait bel et bien la foudre paternelle, on échappait rarement aux étincelles maternelles qui ne manquaient pas de jaillir au son d’un ben t’es pas encore prête ?  Parfois la tension de ces départs précipités se prolongeait jusque dans l’habitacle de notre R16 où le silence, à l’avant, accompagnait les tous premiers kilomètres de notre périple hebdomadaire. Il ne durait jamais bien longtemps toutefois malgré des paris mémorables du style puisque c’est comme ça je ne vais pas dire un mot de tout le trajet. Incapable de rancune (et surtout de long silence), maman détendait bientôt l’atmosphère en s’extasiant devant un beau jardin fleuri ou en s’interrogeant devant l’étrange immobilité d’un couple de canards que, semaines après semaines, nous apercevions toujours au beau milieu d’un plan d’eau, à la sortie du Mans. (Jusqu’à un samedi particulièrement froid où nous constaterions, hilares, la forte résistance de ces deux pauvres leurres plumetés toujours coincés au beau milieu du plan d’eau …gelé). Mais parfois c’était le drame : aux portes de Parigné, maman s’exclamait ma pilule !  Et tout était à refaire : le trajet en sens inverse et l’atmosphère à détendre.

 


Le trajet, nous le connaissions par cœur : Le Mans, sa rocade et ses innombrables feux - dont nous mesurions surtout la multitude les jours de tension, voir plus haut - , Parigné Lévêque, la longue ligne droite dans la forêt jusqu’au Grand Lucé où longtemps nous nous arrêterions sur la grande place pour y faire des courses (avant de définitivement la bouder quand la déviation serait mise en place), Saint Vincent du Lorouët (et son virage en épingle à cheveux qui serait la terreur de nos premières leçons de conduite accompagnée), Saint Pierre et sa boulangerie jaune où le paquet de chewing gum citron – comme la boulangerie - coûtait deux francs, le petit bourg de Brive et l’épicerie bar de la Mère Richard, qui jouait les prolongations avec la retraite, et enfin le garage Rabarot, ou plutôt ce qu’on en distinguait, derrière les longues files de voitures parfois là depuis des années, si l’on en croit la végétation qui reprenait çà et là ses droits parmi les épaves. Là, le clignotant à gauche animait subitement Ulysse, notre cocker noir, le troisième enfant de la famille (dont nous étions toutes deux jalouses de ses prérogatives de petit dernier) qui s’éveillait illico presto de sa fausse torpeur sur la plage arrière. A croire qu’il avait marqué son territoire sur tout le plateau jusqu’en bas de la côte de Bellivière ! Il sautait donc allègrement entre nous deux sur le siège, nous piétinait sans vergogne les cuisses jusqu’à ce qu’il atteigne, presque en état de manque,  le petit interstice de la vitre ouverte pour, la truffe au vent, humer les effluves de terre et de vigne mêlées qui composaient le parfum subtil de son terrain de jeu. C’est ainsi que nous grimpions les derniers kilomètres, dans les virages ombragés de Bellivière, une effervescence mâle contenue à l’avant, nettement moins à l’arrière, si l’on en juge par les traces de truffe humide qui embuaient notre visibilité latérale.

 


Car sitôt arrivés, les deux mâles, j’ai nommé mon père et Ulysse, se mettaient aussi sec, si je puis dire, en tenue de campagne : le premier en bleu de travail, le second en poil efflanqué après un passage dans la mare.

 


Parce que Lhomme c’est notre estive, notre alpage, bien que l’on y descende, sud Sarthe oblige : On y migre chaque fin de semaine et chaque saison estivale pour se ressourcer, croquer l’herbe tendre et troquer son pelage bien peigné de citadin contre une toison broussailleuse de campagnard.

 


Pour l’herbe tendre, on ne manque pas de ressources, entre un jardin au rendement déchaîné dont les bienfaits laissent parfois à désirer (maux de dos annuels à l’arrachage des pommes de terre et travail à la chaîne chronométré devant le stérilisateur de bocaux) et les produits locaux : Jasnières et Coteaux du Loir bien sûr -cru du cousin Croisard oblige-, lait fermier de Fernand et de Paulette et fromages des biques de la mère Branlard -ainsi que les asticots non moins locaux qu’ils hébergent. Bio, quoi. Le tout étant voué le plus souvent à investir provisoirement l’étroit couloir manceau à chaque retour citadin, le temps de décharger la voiture de son potager migrateur, sous l’œil hilare des voisins que l’on imagine tapis derrière leurs rideaux

 


Quant au dépaysement campagnard, c’est un trois étoiles assurées avant l’heure dans le manuscrit des « Gîtes ruraux de France ».

 


***Partage :

 


- Communauté de bien entre les Basses Gachères des Breton et celles des Allard (Jeannette et Marcel) : Casiers Allard dans cave Breton, Courrier Breton dans boîte à lettres Allard, etc.

 


***Isolement :

 


- Commerces à plus de six kilomètres, rejetés à la périphérie du plateau.

- Communication filtrée et codifiée (le téléphone a mis des années avant de franchir le seuil des Basses Gachères, côté Breton. Avant on se débrouillait sans, avec celui des voisins et une banale corne de brume pour tout lien. Un coup : venez prendre l’apéro, deux coups : téléphone. Mais plus souvent, le téléphone chez les voisins – quand ils étaient absents- déclenchait un sprint dans le chemin entre les deux maisons : le temps d’arriver chez Marcel et Jeannette, d’insérer la clé dans la porte et de courir jusque dans le salon sombre et bingo : ça sonnait  plus ! Deux cas, ceux qui connaissaient les habitudes de la maison et qui rappelaient 5 secondes plus tard et les autres qui entraînaient doutes et suppositions pour le reste de la journée. Et puis un jour, quand même, on a fait tirer une ligne : marre des intermédiaires façon téléphone arabe euh Allard pardon et surtout marre des courses folles ! )

-Exception culturelle : Pas de radio, de musique (si on excepte un vieux mange-disque orange), ni surtout de télévision (Et quand celle-ci fit enfin son apparition à la faveur d’une coupe du monde de foot qui rajeunit miraculeusement le parc manceau, ce fut très vite pour découvrir les prémisses de Canal + : chaîne en noir et blanc cryptée de vert et d’ondulations impromptues.)

 


***Silence :

 


Si on excepte :

 


- Les cris, à l’heure des Vêpres, de la Mère Branlard rappelant ses ouailles à cornes (ttes)

- Les petits sous, les hiboux, les coucous

- Les « Vous savez pas quoi faire les filles ? » de l’oncle Marcel (A quoi, très vite, on su trouver la réponse infaillible : « Si, si, Tonton, on sait quoi faire »

 


Trois étoiles, vous dis-je, qui ne manquaient pas d’attirer un flux de citadins en mal de rusticité, bien contents parfois d’arriver à bon port après trois heures d’errance dans la Sarthoisie profonde, et que l’on accueillait avec bonheur et surprise (Ah la joie des visites à l’improviste, reléguées aux z’oubliettes à l’ère des téléphones portables).

 


Aussi, certains étés à Lhomme, on ne chômait pas : travaux de restauration oblige, c’étaient, à n’en plus finir, de longues attablées de copains qui s’improvisaient ouvriers maçons, couvreurs ou plâtriers d’un jour, et pour lesquels il fallait bien sûr mitonner de bons petits plat bien « gouleyants » dans une cuisine rudimentaire où la bassine à vaisselle ne désemplissait pas, tandis que dehors les cafés s’allongeaient des éclaboussures des batailles d’eau.

Mais la campagne a aussi ses détracteurs, urbains impénitents estampillés indécrottables en mal de bitume et de palpitations citadines. Alors, que faire face aux cousines de Paris qui ont peur des p’tites bêtes et des bruits nocturnes ? Demander à un Général dépité de démonter son camp de base boudé par les troupes parisiennes et l'aider à le ranger consciencieusement dans son grand sac toilé.

 Jusqu’à la prochaine fois.

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B
que de souvenirs de ces périodes de transhumance qui sont toujours d'actualité ( mais j'espère plus pour longtemps )
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S
Merci, ma lectrice du bout du monde...Je transmets ton petit bonjour à la famille Breton
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M
On s'y croirait une fois de plus! Bravo!.....ah....j'irais bien à la ceuillette des framboises moi....très bon souvenir d'un weekend passé en superbe compagnie! Gros bisous à toute la famille Breton si elle passe par la!<br />  
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S
Merci ma FouinetteEh oui tu sais je m'amuse beaucoup à écrire ces Chroniques...Elle était belle et tendre notre enfance, elle est belle notre vie et notre famille formidable !Merci Moun pour ton petit mail privé et pour tes corrections de "Fôtes" dont j'ai tenu compteJ'ai un autre texte dans ma besace. Je vous laisse !
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F
encore, encore!!ça donne envie de faire replay et de tout recommencer...mais il y a bien une chose qui n\\\'a pas changé et qui m\\\'amuse quand je passe au Mans, ce sont les sacs dans le couloir prêts a effectuer leur transhumance hebdomadaire.très émouvant ce texte
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