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Le Tour de La Brèche

 

 

Nous, c’était rarement de beau matin, plutôt le soir, à la fraîche, quand le soleil déclinait entre les grands chênes. Et on revenait tout au bord de la nuit, éclairés chichement par des phares intermittents et pâlots, les jambes fraîches et piquantes. Les années passant, avec Flo, on essaiera pourtant toutes sortes de combines pour y échapper : fatigue, mal de tête, trucs sympas à la télé  quand notre bonne vieille mémère de 15 ans, en noir et blanc, atterrit enfin à la maison de campagne pour y passer une retraite bien méritée, peu avant la Coupe du Monde de football en 86, si je ne m’abuse. (Il n’y a jamais eu mieux pour booster la vente des téléviseurs, à croire que les grands évènements sportifs n’existent que pour cette seule et unique raison). Mais on finissait toujours par les accompagner, souvent de mauvaise grâce, dans leur sacro-saint Tour de la Brèche. D’ailleurs, c’était devenu une expression, un mot de passe, un cri de ralliement pour les initiés : On faisait « le Tour de la Brèche », pas « par la Brèche », et je doute que les habitants qui se sont succédés dans cette modeste ferme, située au carrefour « de la Brèche » à mi-parcours de notre tour, ne se soient jamais doutés de l’importance que revêtait le nom de leur demeure dans notre jargon campagnard. Alors, on courait chercher les vélos dans la vieille grange (« mets quelque chose sur ton dos, il fait plus frais ») et parfois un bon dépoussiérage s’imposait quand ils avaient passé tout l’hiver enfermés. Ces soirs-là, il fallait aussi chercher la pompe, parmi les outils, et nous montrer une énième fois, patiemment -n’est pas moniteur auto-école qui veut- comment regonfler nos roues mollassonnes. (Ce qui entamait sérieusement notre quota d’heures diurnes en ces débuts de printemps, d’où le retour entre chien et loup, avec des phares intermittents, donc).  A chacun sa couleur de vélo : rouge pour papa, (vélo de course avec sonnette agrémenté d’une petite plaque gravée à l’adresse mancelle, on ne se donnerait même plus la peine de proposer cette option aujourd’hui), vert bouteille asorti d’une sacoche kaki pour maman,  bleu pour Flo, et enfin le mien, gris. A vrai dire, il ne fut jamais réellement  mien, dans le sens appropriation de l’objet. Car mon vélo de cœur, celui de mes premières acrobaties, il était orange, et c’était un beau cheval de course qui se cabrait avec dextérité dans la descente des Basses-Gachères. Mais un jour il fut trop petit (j’ai toujours été  haute sur patte) et c’est comme ça qu’on se retrouve avec un vélo gris, un bleu à l’âme pour le vieux cheval alezan disparu.

 


Grimpés sur nos bicyclettes, nous étions aussitôt confrontés à un premier dilemme : Tourner à droite ou à gauche au bout de notre chemin. A droite, c’était l’assurance d’une courte descente dans laquelle on ne savait jamais s’il fallait freiner ou tout relâcher pour mieux affronter la grande côte de chez Fernand, et à gauche, une petite montée en douceur suivi d’un long plat. Bizarrement, alors que nous n’étions pas échauffés, nous options souvent pour la grande côte de chez Fernand, à droite. J’ai des souvenirs de courses folles nocturnes, à l’arrivée, dans la petite descente des Basses-Gachères, à croire que notre choix de départ n'était dicté que par la perspective de notre retour triomphant, grisés par la vitesse et l’air vivifiant de la nuit. Là, commençait l’aventure. Et des souvenirs, j’en ai à la pelle, collés aux pédales de mon vélo gris. Des souvenirs de chutes, immanquablement ! (Car qui dit vélo, dit chutes). Flo était championne en la matière ! Nous avions beau avoir grandi dans le giron de la sécurité routière, cela n’empêcha nullement ses écarts de conduite à deux roues dus à la vitesse excessive ou à sa rencontre inopinée avec d’autres usagers de la route, parfois imposants sur ces étroits rubans d’asphalte. Sa chute la plus mémorable, pourtant, n’eut pas lieu à l’occasion de notre sacro-saint tour familial. Nous étions seules toutes deux et dévalions la descente de chez Paulette et Fernand où nous avions peut être été chercher du lait. (« J’ai la mémoire qui flanche ») Si tel était le cas, il est fort à parier que le vieux bidon à lait tintinnabulant avec sa chaînette se trouvait accroché à mon guidon car je n’ai pas le souvenir d’une double catastrophe : une flaque blanche à côté du sang de ma sœur. La chute fut sévère, dans le creux, juste avant le raidillon courbe qui menait à notre chemin. En la rejoignant, je ne sais pas ce qui me prit, je fus prise d’un fou rire incontrôlable au souvenir de son vol plané, fou rire exacerbé par sa mine déconfite et ses yeux furibards devant ma réaction imprévue. Autant dire que plus que jamais ce jour-là, le reste de la côte fut achevé à pied, Flo, grimaçant, clopin-clopant, moi, réfrénant par tous les moyens les hoquets contrariés qui montaient de ma poitrine, par respect pour la douleur de ma soeur. Au-delà de sa souffrance d’ailleurs, sa première réaction devant les parents fut de critiquer mon comportement puéril : « Et cette grande bécasse qu’arrête pas de se marrer… ». Pourvu que personne ne donne un jour une explication scientifique au mécanisme du fou rire : Ils sont souvent liés à nos meilleurs souvenirs !



En revanche, nous étions bel et bien tous les quatre, sur l’itinéraire de la Brèche, à quelques mètres de la Moutonnière, quand notre équipée à deux roues croisa en chemin un monstre des campagnes : une moissonneuse-batteuse. Au cœur de l’été, pendant une ou deux semaines, selon les caprices météorologiques du val de Loir, notre campagne habituellement calme s’emplissait de leurs ronronnements nocturnes, symphonie pastorale bourdonnée qui fluctuait au gré de la position de l’archet sur les sillons d’or. Il n’était donc pas rare, à cette époque de l’année, de croiser ou bien de suivre l’un de ces énormes monstres verts sur nos petites routes étroites, dont l’étroitesse même rendait impossible toutes velléités de dépassement. Tapotant nerveusement sur votre volant, vous étiez condamnés à rouler à dix à l’heure derrière lui, vous garer prestement au plus près du fossé ou bien trouver refuge dans la première entrée de ferme venue, quand celle-ci n’était pas la destination finale du conducteur haut perché qui, par de grands gestes frénétiques, s’évertuait tant bien que mal à vous dissuader d’y entrer. Et quand, minuscule fourmi affolée sur une selle de vélo, vous croisiez l’un de ces engins, le cou démis pour tenter d’apercevoir le conducteur, les oreilles saturées par cet effroyable bourdonnement, cette fois si proche de vous, mieux valait poser pied à terre et serrer le plus à droite, quitte à se faire chatouiller les gambettes par les herbes folles des bas côtés. Mais à force de serrer à droite, parfois on ne voit pas venir le fossé sournois, toujours creux malgré les apparences. Et ce jour-là précisément, la moiss’bat n’eut pas l’art de nous croiser au bon endroit puisque Flo, encore, apeurée par le monstre métallique hurlant, ou bien –pour une fois- trop zélée devant l’ordre maternel que l’on entendait à peine (« GARE TOI BIEN A DROITE !), glissa dans un fossé …rempli d’orties. Et, tandis que nous changions notre fusil d’épaule -  la Brèche définitivement râpée pour ce soir-là, mieux valait opter dans l’urgence pour la Moutonnière où Louise saurait apporter les premiers soins -  cette mésaventure cuisante (surtout pour les cuisses de l’intéressée) aurait au moins le mérite de nous permettre d’accéder toutes deux à un nouveau statut, en nous autorisant enfin à tremper nos lèvres dans un breuvage qui nous était jusqu’alors interdit  (sauf le vin coupé à l’eau parfois, quel sacrilège !) : l’alcool des grands. Car tandis que Louise traînait sa forme grise dans l’arrière cuisine afin d’y rapporter une bouteille de vinaigre pour en badigeonner les cloques blanchâtres qui constellaient les cuisses en feu de ma cadette, le grand père ouvrait prestement un placard d’où il ressortait le petit remontant du soir : le cassis fait maison. A chacun sa madeleine de Proust, nous c’est le petit cassis des campagnes !

 


La campagne, justement, que l’on sillonnait à deux roues le temps d’un week-end ou plus longuement l’été, nous offrait surtout la possibilité de s’affranchir des éternels conseils de sécurités maternels prodigués tout le reste de l’année dans notre fief citadin. Les routes désertes étaient à nous et tout, ou presque, y était permis, à la condition expresse de faire attention  à ce fou de Busson qui déboulait comme un taré. Plus tard notre voisin troquerait, c’était à prévoir, ses vieilles guimbardes dangereuses contre une voiture sans permis, ce qui nous permettrait en tendant l’oreille de dire Ah ! C’est Busson  quand auparavant son passage était salué par une formule à l’imparfait. Sur nos montures d’acier, nous étions les reines du bitume : acrobaties en tout genre, slaloms, debout sans les mains pour épater la cousine de Paris en perpétuel apprentissage quand elle descendait en Sarthe, et échappée belle dans le Tour de la Brèche. Et la reine de l’échappée belle, c’était encore…Flo. Elle avait horreur d’être derrière et passait donc le plus clair de son temps à regarder derrière elle pour vérifier qu’elle était bien devant tout le monde. Ce qui n’était pas sans certains déboires pour elle parfois et pourrait peut être expliquer ses maux de nuque à répétition aujourd’hui. Ainsi, quand lassés de notre tour habituel, nous prenions des chemins de traverse, il n’était pas rare, à une intersection, de la voir se retourner et s’époumoner vers le peloton de queue : « on tourne ou on va tout droit ? » Papa, l’aile du nez frémissante et un clin d’œil à notre attention,  lui criait « tout droit » pour aussitôt tendre son bras et…tourner, ce qui bien sûr déclenchait notre hilarité quand elle regardait à nouveau derrière elle, en pestant de rage. Mais elle avait vite fait de nous rattraper en quelques coups de pédales rancuniers et, nous dépassant dans la descente en regardant à nouveau derrière, une question lancée au vent «  On atterrit où par là ?», finissait sa course folle …dans le fossé. (Heureusement sans ortie, il n’y aurait pas de petit cassis cette fois-là).

 


Car les descentes (et par voie de conséquence les montées), on en connaissait un sacré rayon dans le coin ! L’inconvénient d’être niché sur un plateau désert bordé de coteaux de vigne…C’est beau, mais ça descend, et forcément quand on est en bas, et bien, il faut remonter. Et donc, comme le plateau est désert, tous les villages aux alentours sont situés, par définition, …en bas du plateau .En tête du palmarès des côtes infranchissables, on pourrait citer celle de la Gidonnière qui nous permettait de rejoindre la Chartre en quatre coups de pédales. En revanche, pour revenir, c’était une autre affaire. Longue, tortueuse et exposée aux affres de notre astre, elle avait tout pour plaire aux cyclistes du dimanche que nous étions. Si l’on ajoute que les rares fois où nous sommes descendus à La Chartre en vélo c’était pour nous rendre à la piscine, voire, devant les grilles closes de la piscine (qui a oublié d’appeler avant ?), il est alors plus aisé de se figurer notre état de fatigue ou de dépit au retour, tandis que nous grimpions, virages après virages, à côté de nos montures, le bas des jambes couverts d’éraflures à force de se prendre des coups de pédales. La côte de Lhomme n’était guère mieux, plus sournoise peut être, comme si une main invisible avait laissé tomber sciemment un long ruban gris souris qui donnait l’apparence depuis la sortie du bourg de gravir en douceur le coteau de vigne. L’apparence seulement, car une fois celui-ci grignoté de quelques mètres, le corps en danseuse et les jambes ankylosées,  il fallait bientôt se rendre à l’évidence : On n’éviterait pas, là non plus, les coups de pédales dans les mollets. Mais tandis qu’à nouveau, nous marchions à côté de nos montures, on ne pouvait s’empêcher de penser que cette main invisible avait peut être  bien fait les choses puisque elle nous permettait d’admirer longuement les coteaux du Jasnières et ses ravissantes petites maisons de vigne en pierre de tuf. Quant à la  côte de Courdemanche, c’était indiscutablement notre préférée. Dommage, cependant, parce qu’à Courdemanche, côté commerces, c’était pas vraiment ça. Toute aussi longue et tortueuse que les deux  précédentes, notre chouchoute avait  cependant un avantage à son actif : celle d’être ombragée à mi parcours. La partie la plus ardue s’enracinait au pied d’un grand chêne, signalant l’orée d’un petit bois qui bordait la route de chaque côté et où, à bout de souffle, nous mettions souvent pied à terre tandis que simultanément maman plongeait une main gourmande dans sa sacoche kaki à la recherche de son péché mignon à teneur garantie en magnésium et en fer : des barres de chocolat ! J’ai souvenir d’être parvenue à la grimper entièrement au moins une fois. Illusion, peut être ?  Qu’importe ! Papa, lui, se vantait de la dompter à tous les coups. Ce qui, au cours d’une journée caniculaire, au sortir d’un déjeuner bien arrosé avec des amis- apéritif à l’Oberlin oblige-  se transforma par un essai marqué, dans le cadre d’un pari mémorable. Et tandis que ces Messieurs, l’œil brillant, grimpaient sur leur vélo sitôt le café avalé, les femmes, un peu inquiètes en les regardant partir, avaient au moins la certitude qu’ils ne souffriraient pas d’insolation dans la grande côte protectrice.

 


Mais comme nous n’étions que des amateurs de bicyclette et que nous tenions à l’élasticité de nos cuisses et à l’uniformité de notre bronzage estival ou, selon, de nos rougeurs – malheureusement, pour une fois, Flo n’était pas la championne en titre de cette dernière catégorie -, nous nous contentions, la plupart du temps, de sillonner, en long, en large et en travers, notre cher plateau. Ce qui n’était déjà pas si mal si on considère que celui-ci n’était pas vraiment à la hauteur de sa définition puisque sérieusement vallonné. Car, quand nous nous écartions de notre tour familial pour prendre des chemins de traverse, c’était bien souvent pour solliciter à nouveau nos mollets en direction du Panorama, le Panorama de Mon Idée, au cœur de la vigne, qui embrassait depuis son charmant cabanon aujourd’hui disparu toute la vallée depuis Ruillé jusqu’à Lhomme, ou pour écorcher nos longues gambettes en nous hissant sur la table du Dolmen de Maupertuis, qui s’élevait en contrebas d’un long chemin caillouteux, qu’il fallait bien sûr gravir au retour. C’est pourquoi nous finissions toujours par nous sacrifier pour le traditionnel Tour vespéral de la Brèche, un moindre mal en somme. Et quand on revenait tout au bord de la nuit, éclairés chichement par des phares intermittents et pâlots, on pouvait distinguer, loin devant un vélo vert bouteille qui avançait, tranquille, derrière une brassée de blés verts ou de tournesols allégrement butinés dans les champs, trois silhouettes lancées à vive allure dans la descente des Basses Gachères. Puis, si on tendait l’oreille au dessus de la chorale nocturne des petits « sous », quelques crissements de freins bien appuyés suivi d’un cri triomphant : « Gagné ! ». Flo, bien sûr.


On n'est pourtant pas le 1er décembre !

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S
je viens de lire ton récit bravo, voila pourquoi tu te couches tard et le lendemain matin il te faut beaucoup de café pour te réveiller, aller continue j'ai beaucoup aimer
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S
et oui Magali !Comment dit-on déjà ? Les chats ne font pas des chiens...Ca me rappelle un jour de vendanges ça !
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M
Ah oui Flo?......Mathieu veut aussi toujours etre devant en vélo?! :-)
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F
les souvenirs reviennent forcément en lisant ton récit, je sens encore l'odeur des champs de blé à la tombée de la nuit et les petits sous résonnent encore dans ma tête. merci ma soeurette je comprend également mieux les comportements de Mathieu.....
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M
Merci Sandra pour ces récits, je prends bcp de plaisir à les lire...
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